La Parole à Maud, animatrice sociale à l’association Au Maquis
Entretien réalisé dans le cadre de la Lettre Régionale d’Osiris n°12.
Peux-tu te présenter, ainsi que tes fonctions au Maquis ?
Je m’appelle Maud. J’ai été animatrice sociale pendant 10 ans au Maquis à l’association au Maquis, maintenant j’y suis bénévole. J’ai 47 ans, et je travaille depuis 30 ans dans le secteur associatif.
Comment est né Au Maquis ?
L’association a été créée par une équipe de personnes qui travaillaient dans l’humanitaire, à l’étranger, et qui ont commencé à s’interroger sur la légitimité de leur présence sur des terrains violents. Pour te donner une image, ils ne trouvaient plus de sens à aller distribuer des sacs de riz à Port-au-Prince.
Ils sont rentrés avec en toile de fond la question de la souveraineté alimentaire. C’est comme ça qu’Au Maquis a été fondé en 2012 par trois personnes, qui venaient de différents endroits en France. Au début, il n’y avait pas de locaux, pas d’identité.
Ils se sont posés par ici, à Lauris, dans le Vaucluse un peu par hasard, et ils ont commencé à travailler sur la question du lien ville-campagne, c’est-à-dire comment on nourrit la ville quand on est à la campagne, comment on se rencontre. Ils se sont questionnés. Comment accéder à une bonne alimentation ?
Comment s’y sont-ils pris pour aller à la rencontre des gens ?
En travaillant avec les centres sociaux par exemple. En allant aussi rencontrer les gens au pied des immeubles, puis petit à petit en allant chez eux. Pendant toute une période, l’association produisait des questionnaires et allait faire du porte à porte pour essayer de mieux comprendre les besoins des gens. Et les problématiques alimentaires revenaient constamment, notamment le fait de ne pas pouvoir choisir son alimentation.
Quelles activités Au Maquis a t’il mis en place face à cette problématique alimentaire ?
On a commencé à travailler avec des fermes du coin pour récupérer les surplus. Et puis, nous avons voulu organiser des événements, des rencontres, pour que les gens viennent de la ville pour découvrir les activités agricoles. Nous repérions des champs inutilisés ou bien nous nous mettions d’accord avec des propriétaires pour nous en prêter un pour un certain temps. Et ensuite, les personnes des villes venaient pour que nous récoltions ensemble.
Et puis petit à petit on a commencé à accueillir aussi des gens qui venaient d’ailleurs et qui amenaient la problématique de ne pas trouver les produits dont ils avaient besoin pour cuisiner. Nous avons aussi ouvert un café associatif à Lauris, où on a voulu créer du lien social et avancer sur les questions d’alimentation.
A Cavaillon, en 2017 nous avons rencontré un lieu, la Maison Commune, qui est un accueil de jour et où sont donc reçues des personnes en situation de grande précarité, qui peuvent venir prendre une douche, prendre un café, etc. Nous avons mené des entretiens avec des usagers de ce lieu. Ce qui est ressorti fortement c’était l’envie d’une part de manger des repas chauds, et d’autre part, de les partager, d’être ensemble. Alors nous avons créé une cuisine mobile, et pendant 3 ans nous sommes allés cuisiner là-bas avec des gens très différents. Nous cuisinions des repas pour une centaine de personnes.
De là est venue l’idée de créer une cantine sur place. Aujourd’hui les gens font les menus, nous travaillons tou·te·s ensemble, en ayant à cœur la saisonnalité. Nous cuisinons deux à trois fois par semaine. Nous proposons des repas sur place, mais pour ceux qui ne peuvent pas il est aussi possible de les emporter. Il y a une quinzaine de personnes qui cuisinent pour préparer les repas d’une cinquantaine.
On sert des repas végétariens, mais aussi des plats traditionnels de tel ou tel pays, qui sont réadaptés en fonction des légumes que l’on trouve ici. À l’Accueil De Jour, nous organisons aussi tous les mardis matin des brunchs. Au début, on avait proposé des petits déjeuners, mais, culturellement, ça ne rejoint pas tout le monde, donc on l’a transformé en brunch, à 11h. Et puis, nous avons aussi développé une activité traiteur : pour toutes sortes d’occasions (des spectacles, etc.), nous cuisions ensemble à l’extérieur. Bien sûr, nous le faisons toujours lorsque nous sommes très nombreux, pour que ça reste un moment de fête et de joie, et pas quelque chose de lourd logistiquement.
Globalement, toutes ces activités viennent répondre à un grand besoin de « faire » chez les personnes situation de vulnérabilité. Ces gens s’ennuient, on leur a enlevé la capacité de faire, et donc il y a une belle motivation pour ce genre d’activité.
Comment Au Maquis a commencé à rencontrer des personnes exilées ?
C’est justement en allant à l’Accueil de Jour de Cavaillon. Là-bas, nous avons rencontré des personnes qui étaient hébergées par le CADA Adoma de Cavaillon, et qui étaient orientées vers la Maison Commune notamment sur les permanences du Secours Populaire. Nous sommes allés à leur rencontre et nous avons commencé à intervenir au CADA en 2019.
Là-bas on ne peut pas cuisiner ,donc a décidé de créer un jardin partagé. Le jardin est en autogestion. Les salariés passent une fois par semaine, mais ce sont les hébergés du CADA qui s’en occupent. Le jardin est très dynamique, c’est devenu aussi un espace de rencontre, d’échanges. En parallèle, comme nous rencontrions des gens avec de plus en plus de besoins, il est devenu difficile de continuer à récupérer les surplus de nos copains paysans. On avait envie de faire plus. Et donc en 2018 on a décidé de créer une ferme.
On s’est d’abord installé sur 3000 mètres carrés, on cultivait sous des cerisiers. Puis on a eu l’opportunité d’acheter des terres sur 2ha sur lesquels est encore aujourd’hui posée la ferme. Concrètement, nous avons un minibus dans lequel nous allons chercher les gens tous les vendredis à Cavaillon pour leur permettre de venir passer la journée à la ferme. Le reste de la semaine, les gens peuvent venir tout seuls bien sûr, en bus.
Sur ce projet, nous travaillons avec des usagers de l’Accueil de Jour, des retraités, des demandeurs d’asile, des gens du village qui ont envie de rencontrer de nouvelles personnes, etc. La mixité du groupe est très intéressante. L’idée est de pouvoir permettre aux personnes qui viennent de loin de rencontrer des gens du coin, et vice versa. Il y a aussi des gens du village qui viennent et qui n’ont jamais voyagé très loin, ils s’enrichissent en rencontrant des gens qui justement ont beaucoup voyagé. Nous avons des vrais temps d’échanges sur ce que l’on veut faire pousser, les plans de culture, etc. Dernièrement, nous avons beaucoup fait de patates douces et de gombo. Il y a à peu près 35 personnes qui participent au projet de la ferme chaque semaine.
Il y a aussi la possibilité de cuisiner sur place pour ceux qui le souhaitent. Ceux qui ne veulent pas cuisiner ont la possibilité de vivre le jardin, ou tout simplement de reprendre un peu de vie sociale. L’alimentation nous permet surtout de reprendre notre vie sociale. On est finalement tous d’accord pour manger, tout le monde mange. Alors, sur cette base, on crée des moments de joie, on voit des gens qui retrouvent le sourire, on propose des moments légers, des moments de respiration. Tout cela avec beaucoup de simplicité.
Nous avons installé un dispensaire, rattaché à la ferme. Ainsi, les gens qui le souhaitent peuvent accéder à des soins en ostéopathie, relaxation, diététique. Ça leur permet de prendre soin d’eux quand ils en ont envie. Le vendredi devient la journée où l’on prend soin de soi. Le dispensaire n’a un lieu fixe que depuis très récemment. Maintenant, ça nous permet de pouvoir faire du lien entre nous, de se débriefer. Et puis les gens du dispensaire viennent aussi à la ferme.
Nous avons aussi le projet vélo : on travaille dans une association qui récupère des vélos et qui nous les donnent. Cela vient répondre à tout l’enjeu de la mobilité. A la campagne, c’est un enfer si tu ne peux pas te déplacer. Et donc à la ferme, les gens s’apprennent à faire du vélo ! C’est une grande famille, c’est l’intérêt de la campagne aussi : les gens restent. On n’est pas au rythme de la ville, on a plus de temps pour construire les choses.
Quels retours avez-vous des personnes qui participent à vos différents projets ?
On a le retour surtout des anciens. Étonnamment, on ne perd pas trop les gens de vue. Ils restent en contact, même s’ils continuent leur vie à un autre endroit. On reçoit toujours des messages nous disant combien la ferme leur a apporté, a rendu supportable l’insupportable.
En fait, ce qu’on propose leur permet juste d’être un être humain pendant toute cette période déshumanisante de la demande d’asile. Ça produit de l’humanité. On voit que malgré les difficultés, les angoisses, les insomnies, ils se lèvent le vendredi matin. Ils ne veulent pas louper ce moment. Et puis, c’est important, il n’y a pas un savoir qui est posé et qui dominerait les autres. Non, on s’apprend tous les uns des autres. Il y a beaucoup de gens qui arrivent, et qui viennent aussi de la campagne, qui ont gardé leur savoir-faire. C’est beau de les voir partage leur savoir-faire.
En plus, à la ferme, on peut expérimenter. Bon, des fois ça ne donne pas grand-chose ! Par exemple, on n’est pas encore au point sur la cacahuète, parce qu’il en faut des quantités astronomiques.
Au Maquis, quels sont vos positionnements, les postures sur lesquelles vous ancrez votre travail ?
Il y a 13 salarié·e·s dans l’association. Tous et toutes des animateurs et animatrices. La posture c’est vraiment celle de l’éducation populaire, et d’être là au service des personnes.
Ce qui est clair, c’est que nous travaillons notre posture pour surtout ne pas recréer des pouvoir de domination avec des gens qui arrivent et qui sont vulnérables, très sensibles à la relation humaine. Nous rencontrons les gens à l’égal de nous. Nous prenons le temps d’écouter qui ils sont, ce qu’ils ont à apporter au lieu, quitte à réinventer les choses en permanence parce que chaque personne qui arrive à sa richesse. C’est donc une posture qui n’est ni autoritaire, ni maternante, afin de ne pas retomber dans des travers qui recréent des violences systémiques.
Pour penser cela, nous faisons de l’auto-formation, nous nous transmettons les postures les uns aux autres, etc. Par exemple, les professionnels du dispensaire, qui sont des personnes avec plus de dix ans d’expérience en libéral, se forment, tout comme nous, au premier secours en santé mentale et à l’accompagnement de personnes en situation de précarité.
Nous posons aussi beaucoup la nécessité que les gens se sentent secure dans les différents espaces que l’on propose, en contrepoids de l’insécurité permanente dans laquelle ils se sentent. Par exemple, lors des vendredis à la ferme, il y a toujours une personne parmi les 4 animateurs présents qui devient « responsable » du groupe, à tour de rôle. C’est-à-dire que cette personne reste en vigilance pour s’assurer que les personnes qui sont là vont bien.
On ne provoque pas forcément les choses, mais chaque vendredi c’est rappelé : l’un de nous aujourd’hui est disponible pour parler si quelqu’un en a besoin. Ça passe beaucoup par le respect de la confidentialité. C’est un principe que l’on rappelle souvent.
Comment êtes-vous financés ?
L’association a toujours fait le choix de travailler avec des financeurs publics, parce qu’on pense que ce que nous faisons, c’est du bien commun. Nous n’avons pas envie que l’État se désengage des associations. On voit l’État comme un partenaire. Ce n’est pas toujours facile, notamment parce qu’on ne sait jamais à la fin de l’année si on va pouvoir finaliser les comptes.
On a pensé les choses de manière à ne pas dépendre d’une grosse subvention, mais plutôt de plusieurs petites, donc si l’une s’arrête, ça ne nous met pas en péril. Ça demande beaucoup d’énergie. Mais on a la chance d’avoir des partenaires qui nous comprennent et qui viennent voir ce qu’on fait. C’est aussi une forme d’implication militante pour les salarié·e·s. On travaille tous au SMIC.
Quels sont vos besoins actuellement ?
De pouvoir capitaliser tout cela, trouver un rythme de croisière. Et continuer à construire des réseaux, on se sent un peu seul sur le territoire. Nous prenons part à différents réseaux en France qui sont passionnants. Par exemple le groupe unitopia, où sont traitées les questions relatives à la précarité et à l’autogestion. Ce groupe réunit des structures, des squats de toute la France et de Belgique. On y parle précarité, alimentation, débrouille, solidarité et posture des animatrices.