La Parole à Mathilde Estienne, coordinatrice terrain, et Coline Michon, co-chargée du pôle ressource, à ACT Marseille-PACA
Entretien réalisé dans le cadre de la Lettre Régionale d’Osiris n°12.
Bonjour, pouvez-vous vous présenter ?
Mathilde ESTIENNE : Je suis Mathilde, coordinatrice terrain des actions d’Action contre la Faim en région PACA, avec un focus particulier sur Marseille et des actions plus ponctuelles à l’échelle régionale. Je travaille aussi sur le déploiement global de la stratégie de la Mission France, notamment en lien avec des collectifs pour porter nos actions de plaidoyer, ainsi que sur les relations avec les partenaires institutionnels.
Coline MICHON : Je m’appelle Coline, et je travaille pour Action contre la Faim Marseille-PACA en tant que chargée du pôle ressources. Mon rôle est d’accompagner des acteurs de la lutte contre la précarité, notamment alimentaire. Je travaille avec des acteurs très divers — associations, collectifs, services publics, institutions comme les CCAS — sur des thématiques liées à l’accès à l’alimentation (notamment durable), au logement ou encore à l’accès aux droits.
Ces accompagnements concernent principalement des projets marseillais, mais nous menons aussi des actions à l’échelle de la région PACA.
ACF est une ONG française agissant plutôt à l’international. Sur la base de quels besoins repérés a-t-il été possible d’ouvrir une antenne terrain à Marseille ?
Mathilde : À partir de 2018, ACF s’est questionnée sur la pertinence, pour une ONG internationale, de développer des actions en France. Une mission exploratoire a été menée dans ce cadre. Cette réflexion s’appuyait sur plusieurs constats : l’existence de territoires particulièrement marqués par la pauvreté, notamment la Seine-Saint-Denis et Marseille, ainsi que des chiffres nationaux préoccupants en matière de précarité et d’insécurité alimentaire.
Par exemple, en France, 8 millions de personnes vivaient en insécurité alimentaire en 2015. 13% de la population française en situation de privation matérielle ou sociale en 2023, et 15% en dessous du seuil de pauvreté la même année. 35 à 40% des personnes n’ont pas recours aux prestations sociales alors qu’elles pourraient en bénéficier. 18 % des agriculteurices vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Plusieurs diagnostics territoriaux, dont celui du collectif ALERTE PACA sur l’ultra-précarité, ont mis en évidence des besoins importants sur le territoire, sur des dimensions variées (alimentation, mais aussi logement, santé ou accès aux droits). C’est dans ce contexte qu’ACF a décidé de s’implanter à Marseille en 2020.
Dès l’origine, la réflexion autour de notre positionnement a été très importante : que faire de manière complémentaire au maillage associatif qui est déjà extrêmement présent à Marseille ? Comment intervenir sur la malnutrition, la dénutrition, la précarité alimentaire en s’intégrant sur le territoire auprès des acteurs locaux.
Coline : J’étais bénévole lors de la phase exploratoire, et le travail s’est dès le départ fait en lien avec des acteurs locaux, comme les Restos du Cœur. Cela a permis de mieux comprendre les besoins des publics les plus invisibilisés et de poser les bases de dynamiques partenariales qui se sont ensuite élargies.
Mathilde : La période 2020-2025 nous a permis de nous ancrer aux côtés des partenaires locaux, de mieux comprendre les besoins et d’identifier des axes d’intervention. Elle a nourri la définition de notre stratégie actuelle (2025-2030), qui s’appuie sur cette expérience de terrain. Cette stratégie repose sur plusieurs lignes directrices :
- complémentarité avec les acteurs existants : nous intervenons en appui, sans substitution ; notre souhait est d’apporter notre expertise et certains de nos outils aux acteurs locaux ;
- faire avec : nous travaillons systématiquement en partenariat avec les acteurs du terrain, pour favoriser le maillage territorial ;
- temporalités longues : nous développons des projets sur le long terme, avec des phases de co-construction en amont.
Notre nouvelle stratégie 2025-2030 a été validée par le CA et elle a pour vocation de porter la reconnaissance du droit à l’alimentation pour toutes et tous.
Justement, qu’est-ce que le droit à l’alimentation concrètement ?
Mathilde : Nous nous appuyons sur la définition proposée par Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies, qui définit le droit à l’alimentation comme l’accès, pour toute personne, à une nourriture suffisante, adéquate, culturellement acceptable et produite de façon durable. Ce droit est reconnu dans plusieurs textes internationaux ratifiés par la France, même s’il n’est pas pleinement inscrit dans le droit national.
Pour ACF, il est essentiel de défendre ce droit en lien avec d’autres droits fondamentaux : santé, logement, accès aux prestations sociales. Ces dimensions sont indissociables. On ne peut pas garantir une alimentation digne sans prendre en compte l’ensemble des conditions de vie. C’est la pierre angulaire de ce que nous défendons : on ne peut pas bien manger si on est mal logé, mal soigné, etc.
Nous portons ainsi un plaidoyer visant à faire évoluer les politiques publiques, tout en menant des expérimentations concrètes sur le terrain pour lever les barrières à un accès digne à une alimentation saine et durable pour toutes et tous. Nous défendons le développement de politiques sociales qui intègrent ces enjeux pour permettre une vie et une alimentation digne.
En plus de la défense de la reconnaissance du droit à l’alimentation, quels sont vos autres axes de plaidoyer principaux ?
Mathilde : Un axe important concerne la mise en place d’un système agroalimentaire durable, qui permette à la fois aux agriculteurs de vivre dignement et à chacun d’accéder à une alimentation de qualité.
Nous travaillons également sur les conditions d’accès à l’alimentation : l’enjeu ne se limite pas à la disponibilité des produits, mais concerne aussi la dimension financière, la mobilité, l’adaptation de l’offre et la possibilité de choix pour les personnes.
Ce qui est important dans le plaidoyer que nous menons, c’est qu’il est constamment alimenté par les expérimentations que nous portons avec les acteurs locaux. Et vice versa, ce plaidoyer nous permet aussi d’alimenter nos discussions à l’échelle locale. Nous faisons en effet constamment le lien entre nos expérimentations et la démarche de plaidoyer, qui est portée par l’équipe d’ACF Mission France au national, qui elle-même travaille avec d’autres acteurs, associatifs ou institutionnels, pour œuvrer à la reconnaissance du droit à l’alimentation.
Nos actions ont également un écho à l’échelle européenne. Nous travaillons par exemple avec un collectif d’acteurs associatifs qui porte une Initiative Citoyenne Européenne (ICE) pour pousser le Parlement Européen à se pencher sur la question du droit à l’alimentation.
Et au niveau du Pôle Ressources, comment fonctionnez-vous ?
Coline : Le pôle ressources vient en appui à des projets, des initiatives ou des réflexions portées par des acteurs locaux. ACF peut être amenée à co-porter certaines actions, lorsqu’un besoin est identifié et partagé avec d’autres acteurs, et que nous pouvons apporter notre expertise propre. Nous proposons notamment un accompagnement méthodologique, qui peut passer par des diagnostics, du suivi-évaluation ou encore la co-construction de recommandations.
L’objectif est d’appuyer des dynamiques locales en tenant compte des besoins exprimés et des réalités du terrain. L’ensemble de nos accompagnements s’inscrivent dans une collaboration sur la durée, avec la co-construction de recommandations opérationnelles et stratégiques basées sur l’analyse des données collectées auprès des différentes parties prenantes, et en premier lieu les personnes concernées, puis par l’accompagnement à la mise en œuvre de ces recommandations.
Quelles actions menez-vous sur le terrain, à Marseille ?
Mathilde : On essaie de répondre collectivement de manière très concrète à certains des besoins du territoire. Nous travaillons principalement dans les 15ème et 3ème arrondissements de Marseille, qui sont ceux avec les plus forts taux de pauvreté de Marseille.
Pour te donner une idée, dans le 15ème, nous intervenons sur plusieurs piliers du droit à l’alimentation, en co-organisant un marché de plein vent avec plusieurs partenaires locaux, dont le centre social de la Viste et la coopérative agricole « Graine de soleil » qui regroupe une dizaine de producteurs du département en fruits, légumes, œufs. Un poissonnier et une coopérative de pain sont aussi présents sur le marché.
Ce marché repose sur un système de tarification différenciée, permettant à chacun d’accéder à des produits de qualité selon sa situation, sans impacter la rémunération des producteurs qui fixent un tarif qui leur permettent de vivre dignement. Cette tarification repose sur le principe de l’auto-positionnement, car des personnes qui habitent dans le quartier peuvent bénéficier d’un tarif à -25%. En complément, sur orientation de travailleurs sociaux, il est possible de bénéficier d’un tarif à -50%. Ce projet permet de répondre à plusieurs dimensions du droit à l’alimentation : accessibilité financière et géographique, qualité des produits, respect de la dignité et du choix.
En parallèle, nous expérimentons des dispositifs d’accessibilité financière, comme l’utilisation de chèques d’accompagnement personnalisés distribués par les CCAS et les MDS, ou de transferts monétaires, en lien avec différents partenaires qui distribuent des chèques aux familles qu’ils identifient.
On a en moyenne 70 passages par marché, 2 fois par mois les 1er et 3ème mardis de chaque mois. Ces marchés sont également des lieux d’accès aux droits, avec la présence d’acteurs sociaux, comme par exemple le CCAS, la Croix Rouge, des acteurs de l’insertion, de la réhabilitation énergétique ou même une auto-école sociale. L’alimentation devient ainsi une porte d’entrée vers d’autres accompagnements, permettant l’accès au droit dans son intégralité. Ce projet est une bonne illustration de la stratégie d’ACF.
Nous sommes partis du constat des Restos du cœur sur la Viste : désert alimentaire, maillage associatif essoufflé. On a travaillé avec cet acteur historique, puis une dynamique territoriale s’est créée avec le centre social et d’autres acteurs présents. Nous avons toujours travaillé selon le principe qu’aucune subsidiarité ne devait se faire avec des acteurs qui étaient déjà présents.
Nous faisons partie de la dynamique territoriale au travers notamment du Co-15, qui regroupe l’ensemble des acteurs qui travaillent dans le 15ème (insertion, accès aux droit, mobilité, santé…). Ce collectif a été initié par ACF mais est maintenant co-piloté par d’autres, comme par exemple Médecins du Monde. On y regroupe les acteurs pour qu’il y ait une coordination des actions, de l’interconnaissance, des réponses à des enjeux. Encore une fois l’alimentation est la porte d’entrée vers tous les autres besoins.
Et enfin, au travers de ce projet, nous faisons de l’appui à la dynamique institutionnelle : on travaille de manière très rapprochée avec les CCAS pour les aider à s’adapter aux besoins des personnes, notamment en faisant de l’aller-vers, par exemple sur le marché. Ce projet s’inscrit donc dans une dynamique territoriale plus large, construite avec différents acteurs et inscrite dans le temps long.
Et dans le reste de la région PACA, sur quoi travaillez-vous ?
Coline : Nous travaillons auprès des Banques Alimentaires sur l’ensemble de la région. Nous avons été sollicités pour mener une enquête sur l’approvisionnement et la distribution de fruits et légumes frais pour les associations habilitées par les Banques Alimentaire. Par le biais de cette enquête, nous faisons aussi des recommandations stratégiques et structurelles, notamment méthodologiques. Comme cela, nous accompagnons les Banques Alimentaires à penser et acter des améliorations, et à les objectiver aussi. C’est un travail au local, en PACA, mais aussi au national puisque notre équipe de coordination nationale travaille avec la Fédération des Banques Alimentaires sur différents sujets.
Sinon, en région, nous travaillons parfois avec la DEETS du Var. Nous sommes membres du comité de pilotage du réseau Prec’Alim porté par la DREETS. Nous soutenons aussi ponctuellement des associations, en distanciel ou avec quelques déplacements occasionnels, comme nous l’avons fait par exemple pour le Refuge de Briançon il y a quelques années.
Quels liens faites-vous entre alimentation et santé mentale ?
Mathilde : Il y a un lien évident, car l’alimentation est un objet social très fort. Le laboratoire SESSTIM a écrit un papier sur les liens entre détresse alimentaire et santé mentale issu de l’enquête ISSimars auquel ACF a contribué. C’est ce même laboratoire qui a – entre autre – participé à ISSimars (Étude sur les Itinéraires et Situations de vie en squat à Marseille) à laquelle plusieurs acteurs marseillais des milieux squats et bidonvilles ont participé. Ce travail a permis de mettre en lumière des chiffres alarmants sur le niveau de faim des personnes vivant en squats et bidonvilles à Marseille, qui peut s’apparenter à des personnes vivant par exemple en situation de conflit armé.
Coline : En lien avec la santé mentale, il y a aussi toute la question du choix de ce que l’on mange, qui elle-même va de pair avec le principe de dignité, qui est un principe humanitaire, partagé par tous les acteurs de la solidarité internationale.
Mathilde : Ce lien avec la santé mentale se ressent aussi dans les représentations, les préjugés autour de ce que c’est d’être en précarité alimentaire. On retrouve parfois une vision de l’aide assez caritative, qui ne place pas la personne au centre de son parcours, en position de choix. Cette idéologie de l’aide est parfois difficile à déconstruire.
Depuis que vous intervenez ici, quelles améliorations constatez-vous dans la lutte contre la précarité alimentaire ?
Mathilde : Il y a malheureusement un constat fort d’explosion des besoins alimentaires, remonté par les acteurs de terrain. Ce constat n’est pas étayé par des données de l’Etat, car en France il n’existe pas de système de surveillance au niveau national. C’est-à-dire qu’on sait que les besoins augmentent mais il n’y a pas de vision d’ensemble.
Mais, depuis que nous intervenons, et d’après ce que les acteurs nous partagent, on voit que le droit à l’alimentation est maintenant plus facilement rattaché aux autres droits (logement, santé, etc.), alors qu’il y a quelques années, le droit à l’alimentation était complètement invisibilisé. Par exemple, il y a un ministère de la santé, du logement, mais pas de l’alimentation. On n’a pas de chiffres, ou ceux qui ont paru sont ceux portés par les collectifs, par exemple le rapport « le juste prix de l’alimentation ». Les différents rapports, notamment ceux du collectif ALERTE, ont mis en lumière le fait que les gens avaient faim à Marseille. Cela a permis de montrer l’ampleur de cette situation sur le territoire marseillais.
Un autre des changements notables ces dernières années vient de la démarche inter-acteurs, de coopération, qui se généralise. Globalement, nous constatons un changement de vision, qui n’a pas d’impact sur les chiffres, mais qui est plutôt d’ordre systémique. C’est subtil, et cela prend des années.
Coline : Il y a des tendances contradictoires : d’un côté, on voit que des collectivités et des institutions se saisissent des enjeux d’accès à une alimentation saine et de qualité. On parle moins d’aide alimentaire mais plutôt d’accès à l’alimentation. Mais d’un autre côté, on assiste à une dégradation générale de l’accès aux droits, aux prestations sociales, aux financements alloués aux associations. C’est un contexte délétère pour les personnes concernées, et pour les acteurs de la lutte contre la précarité.
Sur le terrain, on voit que notre action de soutien aux acteurs amène des changements. Cela se ressent dans les réflexions portées par les acteurs sur leurs projets ; le fait par exemple de prévoir la réalisation d’un diagnostic des besoins avant de lancer un dispositif alimentaire. On sent que des réflexes méthodologiques sont acquis, et sont constitutifs pour travailler sur les questions de dignité, de choix. En effet, en demandant aux premiers concernés de quoi ils ont besoin, on s’assure que la modalité de réponse va être plus adaptée.
Comment êtes-vous financés ?
Coline : A la fois par des financements publics et privés ; l’idée étant de diversifier les sources de financement au maximum afin de garder une indépendance dans les messages qu’on porte et les projets qu’on soutien ou co-porte. Pour nous, être financés par des acteurs publics, c’est aussi un moyen d’embarquer les institutions dans ces dynamiques inter-acteurs qui visent à repenser l’accès des plus précaires à une autre alimentation. Dans un contexte de fragilisation des financements, c’est une vraie question pour nous : quel financement, et comment le financement est parti prenante d’une stratégie d’influence ?
Mathilde : Dans cette recherche de financement, on se pose aussi systématiquement la question de comment ne pas se substituer aux acteurs locaux. On est vigilant sur ces levées de fond à ne pas centraliser toutes les enveloppes. Ce sont des points de réflexion très importants dans nos stratégies financières.
En plus, on a des possibilités de diversifier nos financements à l’échelle nationale par rapport à des structures locales. On cherche plutôt à voir comment faire bénéficier de notre image, qui est peut-être plus connue parfois par les pouvoirs publics, à des structures plus petites, plus locales.
Si une association ou un collectif de la région souhaite vous solliciter pour un appui, comment peuvent-ils faire ?
Mathilde : Bien que nous n’ayons pas vocation à nous déployer sur toute la région à court terme, et on est toujours partant·e·s pour partager des outils, des méthodologies, des réflexions. Donc il ne faut pas hésiter à me contacter : ct-ma@fr-actioncontrelafaim.org