La Parole à la DREETS au sujet du réseau de coopération Prec’alim
Entretien réalisé dans le cadre de la Lettre Régionale d’Osiris n°12.
Bonjour, pouvez-vous vous présenter ?
Delphine Crouzet : Je suis adjointe à la responsable du pôle Inclusion et Solidarités et cheffe du service Inclusion Sociale et Protection des Personnes à la DREETS PACA.
Sylviane Maffei : Je suis chargée de mission pour le pôle Inclusion et Solidarités de la DREETS PACA.
Sandrine Faure : Je suis chargée de l’animation du Réseau Prec’alim, qui est le réseau régional de lutte contre la précarité alimentaire en région PACA.
Quel est le rôle de l’État, et plus exactement de ses services déconcentrés en DREETS, en matière d’aide alimentaire ?
Delphine Crouzet : La DREETS pilote les politiques sociales de l’État, autrement dit tout ce qui concerne :
- l’hébergement et l’accès au logement (sauf pour les demandeurs d’asile car c’est géré par le SGAR),
- le financement et le pilotage de la protection juridique des majeurs,
- la politique d’intégration des personnes primo-arrivantes,
- ainsi que plusieurs politiques de solidarités dont la DGCS est la cheffe de file, etle soutien au Pactes des solidarités portée par la commissaire à la lutte contre la Pauvreté.
Parmi ces missions, nous avons un rôle sur l’aide alimentaire :
- la DREETS délivre les habilitations des associations proposant de l’aide alimentaire au niveau régional, leur permettant de recevoir des financements publics, nous exerçons donc un contrôle de l’habilitation de ces associations ;
- nous sommes parmi les financeurs de l’aide alimentaire, car ce n’est pas que public, c’est aussi beaucoup financé par des fonds privés ; concernant les grands réseaux d’aide alimentaire, il y a souvent un financement au niveau national et parfois au niveau local ;
- et enfin, dans le cadre du Pacte des solidarités, nous finançons sur projets des actions de lutte contre la précarité alimentaire qui agissent beaucoup sur les coopérations territoriales, la mutualisation de solutions, le développement du pouvoir d’agir, ainsi que parfois l’achat de denrées durables.
Quelle est l’histoire en France de la lutte contre la précarité alimentaire, et quel a été le rôle de l’État ?
Delphine Crouzet : Le programme « Mieux manger pour tous » qui existe aujourd’hui vise et participe de la transformation du modèle de l’aide alimentaire (cf tableau en annexe).nL’aide alimentaire a démarré dans les années 80 en France, avec la création des banques alimentaires en 1984 et les Restos du cœur en 1985, et les autres grands réseaux de cette époque. C’est un système qui n’a jamais été structuré nationalement par l’État, mais qui est venu des associations. L’État en est devenu et est toujours l’un des financeurs mais la part des fonds publics (étatiques ou européens) demeure minoritaire.
Petit à petit, le modèle a évolué. Il y a eu en 2016 la Loi Garot qui vient obliger les supermarchés à donner leurs invendus alimentaires aux associations, tout en permettant une défiscalisation pour les distributeurs. En 2018, l’État nous a demandé de travailler sur la transversalité des politiques en lien avec la précarité. A ce moment-là, la lutte contre la précarité alimentaire a été une impulsion stratégique issue de la Lutte contre la pauvreté.
A ce titre-là, en PACA, a vu le jour un groupe de travail sur la question de la précarité alimentaire, qui rassemblait les institutions porteuses de politiques en lien avec l’alimentation (DRAAF, ARS, région, DREETS…) avec deux partenaires particulièrement moteurs : le Conseil Départemental du Vaucluse et Action Contre la Faim. C’est le travail fourni par ce groupe qui nous a aidé à structurer une vision de ce qu’était la lutte contre la précarité alimentaire. Avec ce groupe de travail sont venus des financements supplémentaires. Et les deux réunis nous ont permis de financer des diagnostics, de recueillir des données pratiques et de financer des nouveaux projets.
Aujourd’hui, quel modèle est porté par la DREETS ?
Delphine Crouzet : Des diagnostics départementaux avaient déjà été réalisés dans le cadre de ce groupe de travail. On avait donc un terreau très favorable pour aller plus loin. En 2023, le Pacte des Solidarités et avec lui le Programme « Mieux manger pour tous » ont été lancés et c’est vrai que le programme a bien fonctionné en PACA, dès la première année, grâce au travail qui avait été déjà fourni en amont.
Le Pacte a une durée de 5 ans, de 2023 à 2027. Donc nous sommes dans l’avant-dernière année du programme.
Finalement, qu’est-ce qui a évolué dans les modèles de lutte contre la précarité alimentaire, dans nos mentalités aussi ?
Delphine Crouzet : Et bien déjà, c’est la dimension liée à la qualité nutritionnelle des aliments donnés. Pour faire court, dans le modèle de l’aide alimentaire on donne des boites de conserves en se disant, au moins, les gens seront nourris. Une boite de conserve, c’est bien en situation d’urgence, mais là, ce qu’on veut maintenant promouvoir c’est mieux manger, préserver sa santé, et donc développer aussi l’éducation à mieux manger.
La deuxième chose sur laquelle on a beaucoup évolué c’était l’idée que bien manger coute cher, et que donc les personnes précaires étaient condamnées à mal manger. Alors que non, on peut bien manger tout en restant économe !
Et puis bien sûr, ce qui a évolué c’est la question de l’égalité des personnes et du droit à une alimentation de qualité pour tous et toutes. Cela va de pair avec le respect de la dignité de chacun et de chacune.
Sandrine Faure : La question de l’impact environnemental de l’aide alimentaire est aussi aujourd’hui un des axes primordiaux. Les dons alimentaires incluent souvent des produits ultra-transformés et des aliments emballés qui ont une empreinte carbone plus élevée et génère plus de déchets (plastique, carton).
Delphine Crouzet : C’est aussi une des orientations des politiques européennes. Je dirais que ce qui est au cœur de nos politiques désormais c’est la question du choix, la participation des bénéficiaires et le mieux manger.
Sandrine Faure : Sur cette question du choix, on peut citer par exemple les actions de Vrac (Vers un réseau d’achats en commun) où les personnes participent à la gouvernance des groupements d’achats, choisissent les produits qu’elles veulent retrouver dans les commandes groupées, les producteurs qu’elles souhaitent valoriser, etc
Sandrine, comment est né le réseau Prec-alim que vous coordonnez ? À quels besoins vient-il répondre ?
Sandrine Faure : Il est né en décembre 2023, suite au déploiement du programme « Mieux manger pour tous ». Une cinquante de projets étaient alors financés en région Provence-Alpes-Côte d’Azur. L’intérêt de fédérer ces projets a été très vite émis, puis il a été décidé d’ouvrir à l’ensemble des acteurs qui œuvrent dans le champ de la lutte contre la précarité alimentaire dans l’objectif de créer une approche systémique de la lutte contre la précarité alimentaire.
Les objectifs de ce réseau sont de :
- réunir et créer de l’interconnaissance entre acteurs de la lutte contre la précarité alimentaire,
- favoriser le partage d’initiatives et de retours d’expériences pour inspirer les projets, aider les nouveaux acteurs,
- promouvoir les synergies d’actions et les coopérations pour améliorer et amplifier les actions de lutte contre la précarité alimentaire,
- valoriser et mettre en lumière les actions impactantes de lutte contre la précarité alimentaire et les acteurs qui les portent et les mettent en place.
Et ce pour transformer l’aide alimentaire vers plus de produits durables et locaux et intégrer la dignité et le choix des personnes. Aujourd’hui, le réseau compte près de 600 acteurs, soit 330 structures sur la région. Depuis 2023, le programme Mieux Manger pour tous soutient 86 projets.
Nous n’avons pas de visibilité précise sur les actions de tous les acteurs du réseau. Certains participent au réseau pour avoir accès aux informations et évènements, d’autres sont plus investis et participent aux ateliers qui sont mis en place dans le cadre du réseau et qui permettent d’échanger les pratiques. Mais nous avons une vision très claire des actions qui sont soutenues par le fonds Mieux Manger Pour Toux, les projets étant suivis régulièrement par la participation aux COPIL ou les évaluations établies dans le cadre des conventions de financement.
Concrètement, qu’organisez-vous dans ce réseau pour favoriser les échanges entre acteurs, l’interconnaissance ?
Sandrine Faure : Différentes actions sont organisées toujours dans ce but d’échanger sur les pratiques, d’aller voir ce qui se fait ailleurs, s’il y a des pratiques transférables.
Nous organisons des ateliers appelés « accélérateurs de projet » : ils sont organisés à la demande d’un acteur qui fait face à une problématique particulière dans son projet. Après avoir validé avec l’acteur l’état d’avancement de l’action un atelier est organisé pour faire appel aux membres du réseau qui s’inscrivent de manière libre et volontaire et viennent y apporter leurs idées ou retours d’expériences pour nourrir et résoudre la problématique proposée.
Un autre espace proposé depuis cette année : les ateliers de partage de réussite. Là, on va un peu plus sur la valorisation des dispositifs, toujours dans l’idée de partage. C’est un acteur qui est volontaire pour partager le projet, les difficultés qu’il a rencontrées, les facteurs de réussite, les moyens mis en œuvre, etc. Ces espaces sont aussi ouverts à des structures/personnes qui ne sont pas membres du réseau, mais ça reste à la marge.
Nous organisons aussi des mini webinaires sur des thématiques spécifiques pour accompagner les acteurs du réseau. Et enfin, une fois par an, nous réunissons tous les acteurs lors d’une journée en présentiel.
Quelles sont les actions de lutte contre la précarité alimentaire que mènent concrètement, sur le terrain, les membres du réseau ?
Sandrine Faure : Au-delà d’une aide alimentaire plus durable (produits bio et locaux), on recense la création de marchés solidaires, de paniers solidaires en lien avec les producteurs locaux, des chèques durables (donnés sur une période limitée pour un montant limité et fléchés vers des magasins bio, des producteurs locaux, etc.), des actions de démocratie alimentaire de type SSA, la création d’épiceries sociales et solidaires, etc. Ces projets sont souvent accompagnés d’ateliers nutritionnels, culinaires, de transformation, de sensibilisation au gaspillage alimentaire et à l’alimentation durable, des cueillettes solidaires ou encore la création de jardins potagers ou partagés, etc
Comment faire partie de ce réseau ?
Sandrine Faure : Il n’y a pas de charte. Il suffit d’être un acteur qui œuvre dans le domaine de la lutte contre la précarité alimentaire.
Si Prec’alim est un réseau plutôt centré sur la question de justice sociale, deux autres réseaux en PACA travaillent aussi sur les questions liées à l’alimentation : Regal’im rassemble les acteurs qui œuvrent dans le champ de la lutte du gaspillage alimentaire et des pertes aux champs et Educ’alim qui rassemble les acteurs de l’éducation alimentaire. Le réseau Prec’alim coopère pour les questions de dons des surplus alimentaires vers acteurs de l’aide alimentaire avec Regal’im, et pour les questions de sensibilisation à l’alimentation durable des acteurs avec Educ’alim.
Est-ce que tout ce travail est spécifique à la région PACA, ou bien existe-t-il des choses similaires ailleurs en France ?
Delphine Crouzet : C’est un réseau spécifique à PACA. Il y a une animation en Occitanie réalisée par deux acteurs, mais qui animent seulement les porteurs de projets « Mieux manger pour tous ». Nous sommes les seuls en PACA à gérer un réseau comme celui-ci, avec ces objectifs-là.
Notre but est bien sûr de maintenir cette action. Avec le travail de Sandrine et l’antériorité des membres fondateurs et de plusieurs associations, il y a vraiment des effets concrets sur le terrain. On se rend compte que les coopérations sont favorisées, et que sans cela, beaucoup de projets ne naitraient pas.
Nous n’avons pas de visibilité sur le devenir du réseau à la fin du programme, soit à partir de la mi-2028 à peu près, mais nous espérons vraiment pouvoir le maintenir au vu des résultats.
De plus, c’est assez exemplaire au niveau des pouvoirs publics car c’est trans-institutionnel, notamment avec l’animation des autres réseaux Educ’alim et Regal’im, ainsi que le réseau des PAT (Projets Alimentaires Territoriaux) qui viennent en appui aux thématiques du Programme National de l’Alimentation (PNA). Le travail s’inscrit vraiment dans cette transition du modèle de l’aide alimentaire vers un travail partenarial.