ما کی هستیم ؟Kush jemi ne ?من نحن ؟Who are we ?Кто мы ?مونږ څوګ یو ؟

Une saison de machettes

Lecture Osiris

Dans cet ouvrage, il s’agit du témoignage des participants au génocide : Hutus originaires de la même région, témoignages recueilli dans le pénitencier de Rilima suite à leur incarcération. Certains n’ont pas encore été jugés, au moment de l’écriture du livre. « On les appelait cancrelats, nom d’un insecte qui ronge les vêtements sans jamais les quitter… nous, on ne voulait aucun Tutsi sur les parcelles. On entrevoyait une existence sans eux… c’étaient des tueries bien accommodées, elles nous semblaient profitables… on a commencé, on s’est accoutumé, on s’est contenté… nombre de nos pensées étaient vides et leurs souvenirs pareillement ».
Ils refusent parfois encore de nommer leurs actes et parlent systématiquement de « travail, boulot » « plus on voyait de gens mourir, moins on pensait à leur vie… plus on s’habituait à prendre goût. Puisqu’on savait le faire, on devait bien le faire jusqu’au dernier des derniers… c’était une optique finale qui allait de soi… les collègues nous regardaient, si on montrait des hésitations, ils s’irritaient et nous accusaient de traîtrise, de lâches, de femmelettes… quand les tueries commencent, on se trouve moins gênés à manier la machette qu’à recevoir les moqueries et gronderies… entre nous, on ne prononçait jamais le mot de génocide. Nombre ne savait même pas le sens du mot. Il n’était d’aucune utilité. Pourtant, si on se levait tous les matins pour aller chasser… c’est bien qu’on pensait qu’il fallait tous les tuer. Les gens savaient le boulot qu’ils faisaient sans nécessité de le nommer… tuer des Tutsis, je n’y pensais même pas quand on vivait en bonne entente de voisinage… même échanger des mauvais mots ça ne me semblait pas convenable. Mais quand tout le monde a commencé à sortir la machette, j’ai fait pareil sans m’attarder… un génocide ça se montre extraordinaire pour celui qui arrive après comme vous, mais pour qui s’est fait embrouiller de grands mots des intimidateurs et des cris de joie des collègues, ça se présentait comme une activité habituelle… »
Parallèlement Jean Hatzfeld poursuit sa réflexion sur ce qu’est un génocide, comment ces faits peuvent arriver et pourquoi tout un peuple peut brutalement basculer dans cette barbarie. « Tout le monde devait participer à sa manière, être mêlé aux tueries, aux destructions et pillages, ou bien payer. Cependant, répétons-le, aucun habitant n’a été sérieusement menacé pour ses réticences à manier sa machette sur un Tutsi… les estimations du nombre de tueurs sur la commune de Nyamata sont à peine concevables…
Tous les génocides échappent aux coutumes qu’elles soient européennes, américaines ou africaines. Et ceux qui pensaient que le foisonnement des cultures, les sagesses ancestrales, les traditions, l’indulgence, l’appétit de vie préserveraient l’Afrique se sont trompés. Le génocide est universel ». Christine tente d’expliquer ainsi : « je crois que qui avait été obligé de tuer, il voulait que le lendemain son avoisinant soit obligé à son tour, pour être considéré pareillement ». Jean Hatzfeld poursuit sa réflexion sur ce qu’est le génocide en comparant avec le troisième Reich : « propagande permanente et insidieuse, et surtout sur la puissance du conformisme social en situation de peur et de crise. À ne pas confondre avec une situation de guerre, qui elle, à certains moments peut faire éclater ce conformisme… cela ne suffit cependant pas à expliquer cette machine à tuer… certains régimes ont mesuré l’efficacité de la machine à broyer les esprits, des dictateurs ont obtenu une massive soumission de la population, un renoncement, une sorte d’aboutissement et une accoutumance à la délation, mais n’ont pas soulevé des cortèges enthousiastes et populaires, tuant en chanson, tous les jours aux heures de travail… » il souligne le caractère singulier du génocide dont la plus simple définition est celle de Jean Baptiste, instituteur : « ce qui s’est passé à Nyamata, dans les églises, dans les marais et les collines, ce sont des agissements surnaturels de gens bien naturels ». Ou celle de Sylvie : « si on s’attarde trop, on risque d’être contaminés par une autre folie. Quand je pense au génocide dans un moment calme, je réfléchis pour savoir où le ranger dans l’existence, mais je ne trouve nulle place. Je veux dire simplement que ce n’est plus de l’humain ».

Les ouvrages et documents peuvent être consultables sur place, notamment lors des formations. Pour toute demande d’informations sur cette référence, merci de nous contacter à ressources@centreosiris.org.