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Souvenirs de la maison des morts

Lecture Osiris

Le 23 avril 1849 Fédor Dostoïevski, âgé de 28 ans, est arrêté avec les membres d’un cercle d’intellectuels critiques de l’absolutisme du régime du tsar Nicolas 1er. Condamné politique, il est incarcéré à la forteresse Pierre et Paul. Le 22 décembre, après un simulacre d’exécution, sa peine capitale fut commuée en une peine de travaux forcés en Sibérie, dix ans réduits à quatre. Du 25 décembre 1849 au 15 février 1854 il est enfermé dans la forteresse d’Omsk. Libéré en 1854, il sera incorporé comme soldat dans un bataillon sibérien qu’il pourra quitter le 2 juillet 1859, après six années de service.
Souvenirs de la Maison des Morts est nourri de ces terribles années de bagne dont il écrira dans une lettre adressée à son frère : ce que sont devenus en ces quatre ans mon âme, mes croyances, mon intelligence et mon coeur – je ne te le dirai pas, ce serait trop long. Mais l’éternelle concentration en moi-même où je fuyais l’amère réalité a porté ses fruits. Il y a en moi beaucoup d’exigences et d’espoirs auxquels je n’avais jamais songé (1).
Si Dostoïevski s’attarde finalement peu sur les conditions de vie des bagnards – sur lesquelles il insistera pourtant dans une lettre à son frère qu’il rédigera à sa sortie (1) -, il construit son roman autour de nombreux portraits qui s’attachent à la description de ces hommes, d’une autre histoire, d’une autre condition que la sienne : combien de type de caractères ai-je emportés du bagne ! je me suis habitué à eux, et c’est pourquoi je crois les connaître pas mal. Que de récits de vagabonds et de bandits et de toute cette vie noire et misérable ; il y en a pour des volumes. Quel peuple merveilleux ! Bref je n’ai pas perdu mon temps. J’ai appris à connaître sinon la Russie, du moins son peuple, à le connaître bien, comme peu le connaissent (1).
Si le goulag de Dostoïevski anticipe les futurs camps de travail du bolchévisme, son roman est fondateur et annonce toute la littérature consacrée aux camps d’internement russosoviétique qui, entre témoignage et récit, proposera des textes aussi puissants que La Condition inhumaine de Jules Margoline (1949) ou encore et parmi d’autres, Une journée d’Ivan Denissovitch (1962) et l’Archipel du Goulag (1973) d’Alexandre Soljenitsyne.
L’univers concentrationnaire des goulags russes dans sa féroce répression et son inhumanité force la comparaison mais aussi la différence avec le raffinement des châtiments chinois et l’efficacité technique des nazis. Claude Roy, dans sa préface au livre (1977), souligne avec justesse comment la Russie d’hier et la Russie moderne sont exemplaires dans la science du « châtiment » sur deux points essentiels. Elles ont poussé plus avant peut-être qu’aucun peuple l’art de donner aux tortionnaires cette paix de l’esprit que procure la bonne conscience. Elles ont su simultanément contraindre un nombre important de leurs victimes, non seulement à subir sans révolte les épreuves infligées, mais à donner à leurs tourmenteurs un total acquiescement.
Souvenirs de la Maison des Morts – dont les premiers chapitres seront publiés dès 1860 – est tiré d’une expérience radicale de la souffrance qui a marqué durablement son auteur, elle a probablement eu une grande influence sur ses textes ultérieurs : Crime et Châtiment (dans lequel Dostoïevski a inséré d’importants épisodes vécus en déportation), le Joueur, L’Idiot, Les Possédés et Les Frères Karamazov.
(1) Écrite à Omsk le 22 février 1854.
(2) Nouvelle éd. complète, Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka, Paris : Le bruit du temps, 2010.

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