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Carnets d’un psy dans l’humanitaire

Lecture Osiris

Psychologue clinicien, de formation analytique, Francis Maqueda collabore depuis 1989 à l’ONG Handicap International en participant à des dispositifs de soutien psychologique en Roumanie en ex-Yougoslavie auprès des réfugiés ou en Afrique auprès d’enfants ex-soldats.
Cet ouvrage regroupe différents textes, pour partie publiés antérieurement dans des revues. Ils rendent ainsi compte d’une pratique qui prête la plus grande attention aux spécificités du contexte culturel, politique, psychique de chaque intervention. Entre les chapitres s’insèrent des  » carnets de voyage « , nourris de souvenirs, d’amitiés, d’histoires singulières, de fragments de vie privée comme de réflexions politiques.
Extraits :
« On devrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer » (Francis S. Fitzgerald in « La Fêlure » cité par F. Maqueda).

Le travail humanitaire
Le travail humanitaire mobilise trois termes difficilement conciliables et qu’il faut pourtant concilier :
1 Une disponibilité à l’urgence, c’est-à-dire quelque chose de notre capacité de ne pas penser … provisoirement ;
2 La nécessité complémentaire de reprendre du côté de la pensée ce que l’urgence a sollicité du côté de l’action, en se gardant du risque de théoriser de manière décontextualisée ou idéologique en produisant des dogmes ;
3 Et enfin l’acceptation d’un statut de témoin élu par les victimes qu’il rencontre, ce qui fait de lui, en quelque sorte, leur obligé. Témoigner permet de restaurer la capacité de penser des victimes mais ne va pas sans risque : le degré d’infiltration idéologique conditionne l’effet de témoignage.

L’urgence humanitaire
La recherche du sens nécessite sans doute d’opérer des ruptures avec une politique de l’urgence au profit d’une revalorisation du lien social sur l’ensemble du monde. (Nous vivons dans une société ou humanitaire se dilate quand la politique se rétracte au détriment d’une recherche sur le sens de l’action et d’une compréhension intime des situations rencontrées.) Le don peut assassiner en chacun toute velléité de dignité.
La valorisation de la proximité s’accompagne de celle du temps présent qui gomme les perspectives de la continuité. L’idée d’attente qui est celle de se donner du temps pour penser, ce qui n’exclut pas de poser des actes quand ils sont nécessaires, est dévalorisée.

Soin psychique et travail humanitaire
Il y a à priori une incompatibilité entre le soin psychique qui implique une temporalité lente et l’effervescence interventionniste de l’humanitaire. L’approche psychologique se méfie de l’urgence dans sa dimension de passage à l’acte qui met en veilleuse l’activité de penser. Ce qui serait urgent, paradoxalement, ce serait d’attendre tout au moins de ne pas éteindre la crise, parce que la crise est précisément l’effloraison d’une situation qui a pris racine et s’est développée auparavant.
Le spécialiste s’il n’y prend garde risque d’être sollicité sur le seul registre de son savoir ou de sa technique, risque d’oublier de fabriquer de la pensée : il fabrique de l’idéologie.

La culture
La référence à la culture permet de voir l’autre et non de le posséder ou de le capturer, tout au moins si l’on estime que la culture de l’autre est, autant que la nôtre, fondée et organisée de manière complexe. D’ailleurs le risque est d’être entièrement capturé par l’autre culture ; l’autre risque est d’être soi-même pris, englouti submergé, empêché de penser l’impensable, le reste, comme faisant partie de la même culture.

L’interprète
L’interprète est quasi co-thérapeute interface entre les réfugiésexpatriés et les psys. Ils semblent que les réfugiés parlent d’autant plus volontiers qu’ils s’adressent à un même qu’eux, qu’ils prennent comme témoin et comme messager et avec un discours destiné aussi
à un « étranger ». Ce dispositif contribue sans doute à différencier l’objet et à l’investir. C’est un travail d’objectalisation. Mais la particularité de cette situation fait qu’obligatoirement il reste un espace d’illusion impossible à combler et sur lequel chacun doit s’accorder en silence pour continuer à communiquer.
Il va sans dire que ce type de relation ne peut se développer pleinement avec un interprète occasionnel et qu’un tel type d’accordage demande que, à la fin de chaque journée de travail, un temps soit dégagé pour que le « psy » et l’interprète puissent reprendre le matériel.

L’alliance thérapeutique
L’alliance thérapeutique à la fois projet et source d’identifications réciproques entre le thérapeute et le patient et en même temps sauvegarde des capacités de penser, d’éprouver, d’exister comme sujet pour chacun. (Dans l’alliance les partenaires ne sont pas forcément
égaux mais sont d’importance égale). L’action humanitaire se pense comme une action de proximité c’est à dire qu’elle mobilise en
principe la connaissance et l’implication de ceux auxquels elle s’adresse. Elle vise à mobiliser dans un jeu de va-et-vient l’échange et le partage. Mais nous savons, d’une part, que cette alliance peut serrer trop les liens qu’elle noue (la capture) et, d’autre part, qu’une trop grande proximité (ou qu’un trop grand rapproché) peut provoquer des ruptures. Entre ces écueils, cette alliance, pour reprendre les termes de
Winnicott, est chaque fois « à trouver et à créer ». Devant ces dangers de capture et de rupture dans les relations humanitaires, la recherche
de l’alliance a pour moteur de préserver la différenciation culturelle de l’un et de l’autre et de préserver a reconnaissance de chacun.

Le cadre
Pour que cette alliance puisse se déployer elle doit se dérouler dans un cadre, cadre qui entretient des liens avec des tiers.
Le cadre que nous nous étions donné a permis, sans aucun doute, d’aborder le problème des limites. On retrouve assez souvent dans le domaine humanitaire, une difficulté à séparer le professionnel du privé, sans doute en relation avec les processus de fusion du départ. Se préparer à accepter ce qui échappera, c’est bien ce que nous imaginons quand nous constituons un cadre ; le risque étant bien sûr de le fétichiser comme une chose rigide incapable alors de contenir les transgressions, les passages à l’acte mais aussi les intentions. Ceci suppose une démarche souple qui s’organise en responsabilisant les volontairespsy dans leur fonction d’écoute et d’étayage. Mais ceci suppose aussi une démarche basée sur la confiance mutuelle, la compréhension de ce travail et le recours à des garants en position de tiers, pour éviter les risques d’instrumentalisation à la fois des volontairesexpatriés et des personnes réfugiéesdéplacées en relation avec notre équipe.
L’effet « carte blanche » produit des symptômes d’auto-engendrement qui gonflent narcissiquement certains intervenants et finissent par obscurcir inutilement le travail de solidarité mis en oeuvre.

Cadre et lien
Le deuil, l’abandon, la séparation, l’abrasement des transmissions générationnelles, l’expatriement, au sens d’être arraché au sol des pères (patries – pater), ont été autant d’équivalents psychiques avec lesquels nous avons eu à travailler. Or dans ce type de situation, c’est à la fois le cadre et l’activité fondamentale du travail de liaison qui sont attaqués, alors même que les réfugiés étaient déjà dans une souffrance impliquant la perte de ces repères et le souhait inconscient que cette perte perdure, dans un premier mouvement de sauvegarde.

Le désengagement
Les désengagements proviennent :
Soit de la perception de ne plus pouvoir fonctionner autrement qu’une référence aux idéaux professionnels occidentaux. Il y a un autre risque celui de vouloir répondre à tous les besoins à la fois. C’est en s’appuyant sur les capacités de l’autre à faire face qu’on fait alliance.
L’altérité la « mise en veille de la priorité du même » à laquelle convie Lévinas oblige en fait à donner du temps pour rencontrer l’altérité. Qui ne se donne pas d’emblée. La priorité donnée à l’acte, sans qu’un travail de la pensée l’accompagne, peut amener ceux qui interviennent à se méprendre sur les capacités relationnelles et sur la parole des sujets aidés et secourus.

Les ouvrages et documents peuvent être consultables sur place, notamment lors des formations. Pour toute demande d’informations sur cette référence, merci de nous contacter à ressources@centreosiris.org.