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Nino Goderdzishvili, récit d’une matinée de permanence interprétariat au BUS 31/32 le 21 janvier 2021

Dans cet article, Nino Goderdzishvili, interprète en langue géorgienne, fait le récit d’une matinée de permanence au BUS 31/32, structure spécialisée dans l’accompagnement des personnes en situation d’addiction.

(Les prénoms en italique ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes citées).

Ce jeudi matin, Nino, interprète en géorgien, arrive dans les locaux du BUS 31/32 vers 9h15 puis descend avec une partie de l’équipe devant le bâtiment sur le trottoir. C’est ici que les personnes accueillies attendent leur tour pour la délivrance de TSO1 et pour des consultations médicales ou sociales. C’est aussi un lieu de rencontre où elles peuvent poser leurs questions, exprimer leurs besoins ou simplement discuter avec les membres de l’équipe. Un intervenant du Bus 31/32 les inscrit sur une liste et les oriente au fur et à mesure vers les consultations. Ce matin, Il y a également un travailleur-pair du BUS et une personne de Médecin du Monde qui accueille le public reçu au CASO.

A 9h30, six personnes attendent déjà à l’extérieur. L’ambiance est sereine et conviviale malgré le froid. Nino est immédiatement sollicitée pour accompagner Davit, un homme dans la quarantaine qui est déjà avec l’infirmier et le médecin pour sa délivrance. Dès qu’il l’aperçoit, il lui dit d’un ton désespéré que ses droits, CMU et assurances, ont été suspendus. Elle connait déjà Davit qui vient régulièrement au BUS. A la fin de la délivrance, Nino le raccompagne à l’extérieur. Davit rejoint deux compatriotes, va chercher un café et en propose un à Nino en entamant avec elle une conversation plus informelle. Un autre homme s’approche alors et demande à Nino de lui traduire un courrier de l’OFPRA. Elle est reconnue par cette communauté qui a l’habitude de la voir chaque jeudi matin. Sur ce lieu d’accueil, lorsqu’elle n’est pas à l’intérieur pour des accompagnements individuels, elle est sollicitée par de nombreuses demandes directes et spontanées.

Vers 10h15, un médecin du BUS vient prévenir Nino qu’un usager va passer ce matin et qu’il faudra lui expliquer les raisons pour lesquelles il doit refaire un dépistage. Un peu plus tard, trois hommes arrivent et se dirigent directement vers elle. L’un deux, Givi, sort une pochette pleine de documents et les montre à Nino en souriant : attestation de dépôt de demande d’asile, carte ADA, etc. Il lui demande également s’il peut voir le médecin pour une douleur qu’il ressent au genou. Nino lui précise qu’elle peut traduire les documents mais qu’elle ne pourra pas lui apporter d’explications ou d’aides dans ses démarches sans la présence d’un travailleur social. Une demi-heure plus tard, lorsque Givi ressort de la consultation médicale, il se tourne vers elle avant de partir pour lui demander des explications sur la posologie de sa pommade.

A l’extérieur, il y a aussi quelques personnes qui n’ont pas de raisons précises d’être là. « Ils viennent pour nous voir, rencontrer des amis, passer un moment » explique un salarié du BUS. Alex est l’un d’entre eux. Il ne parle pas bien français et il est suivi dans un autre CSAPA3 de la ville avec une interprète serbo-croate. Il nous dit qu’il a beaucoup changé de médecin, d’infirmier, et qu’il n’a plus envie de raconter sa vie à tout le monde. Sans l’interprète qui l’accompagne dans ce CSAPA depuis 6 mois, il aurait abandonné les rendez-vous et le suivi dit-il.

A 11h, il y a cinq personnes qui attendent leur tour dont quatre personnes d’origine géorgienne. Ils discutent entre eux, tentent parfois de sympathiser avec les autres en se faisant comprendre avec quelques mots, des gestes et de l’humour. A partir de là, le rythme s’accélère pour Nino qui enchaine les consultations et l’accompagnement en délivrance, et ce sans arrêt.
Elle accompagne ainsi Nika en entretien avec plusieurs infirmiers du BUS. En arrivant dans la salle, il déplace une chaise afin de la proposer à Nino (elle reste souvent debout, entre le professionnel et l’usager, lors des entretiens). Nika est venu faire un dépistage. Après cet acte réalisé par l’infirmier, il se tourne vers Nino pour lui faire part de son inquiétude : sa CMU arrivera bientôt à échéance et il se demande si son traitement pourra être pris en charge jusqu’au bout. A la fin de la consultation et de la délivrance du traitement, l’infirmier du Bus lui fait une remarque en plaisantant : « il ne fallait pas se raser la barbe, c’est encore l’hiver ». Nika répond en géorgien : « dit lui que j’ai porté la barbe car mon épouse est décédée ». L’infirmière interroge alors Nino qui apporte quelques explications à cette tradition : En Géorgie il est fréquent chez les hommes de porter la barbe après le décès d’une personne très proche et de marquer ainsi son deuil durant 40 jours. Elle informe Nika des explications qu’elle a apportées aux infirmiers et le raccompagne vers la sortie. Sitôt après, elle revient dans le bureau de la délivrance avec Torni qui ne parle pas un mot de français. Il a beaucoup de choses à exprimer et elle doit régulièrement l’interrompre pour mieux restituer tous ses propos en français. Il y a parfois des mots qu’elle a du mal à comprendre et qu’elle doit lui faire préciser, comme ce terme en argot (« gamitruxda » « გამიტრუხდა ») qu’il emploie pour décrire son état de santé lié au dosage du traitement.

L’usager suivant, qui ne parle pourtant pas français, ne souhaite pas la présence de l’interprète, expliquant qu’il a juste besoin de méthadone et n’a pas de question à poser. L’infirmier hésite puis accepte de le recevoir sans interprète. Sa consultation ne dure que quelques minutes. Trois autres personnes suivront en délivrance et pour des suivis médicaux-sociaux en présence de Nino. Certains profitent de sa présence pour parler d’autres choses que des problèmes qui les ont amenés ici : montrer quelques photos, discuter de leur travail et échanger simplement avec les soignants présents. Entre deux consultations, l’un d’eux lui confie avec regret « comme c’est pénible (რა გლახაა) la barrière de la langue ».

George, un professionnel du BUS qui est resté à l’extérieur quasiment toute la matinée, se souvient de la situation avant les permanences avec les interprètes, et notamment des relations qui pouvaient être tendues avec certaines personnes non francophones : « il y avait beaucoup de tensions avec certains qui nous mettaient la pression. Ils s’exprimaient parfois de manière virulente et pouvaient penser à tort qu’on se moquait d’eux ou qu’on ne voulait pas les aider. Il y avait une incompréhension réciproque de la langue mais aussi de certains comportements. » Il ajoute « ça n’a pas été facile, avec les interprètes on a fait un gros travail pour leur faire comprendre nos principes et notre fonctionnement. Nous aussi on comprend mieux leur façon d’agir et de s’exprimer. Maintenant c’est beaucoup plus zen. C’est parfois le seul endroit où ils peuvent être reçus et où ils acceptent de venir parce que les barrières pour eux sont partout : à l’hôpital, dans les administrations… ». A ce moment-là, Nino est à l’intérieur en consultation. Le temps d’attente est plus long car il y a un premier accueil pour une inclusion, « c’est con je peux pas leur dire » regrette George.

A 12h30, la permanence se termine. Au total 23 personnes ont été reçues par les professionnels du BUS, dont quinze personnes non francophones. Nino participe au débriefing avec l’équipe. Elle précise certaines informations concernant les huit personnes, toutes des hommes dont la plupart ont entre 30 et 50 ans, qu’elle a accompagné en consultation et à la délivrance durant cette permanence.

Nino Goderdzichvili, Blandine Salla.