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Julia Masson, psychologue et coordinatrice pour l’association Osiris

Julia revient dans cet entretien sur son expérience de co-animation de plusieurs groupes de soutien au sein du centre de soin Osiris à destination de personnes exilées particulièrement précaires et isolées.

Bonjour Julia, est-ce que tu peux brièvement te présenter ?

Je suis psychologue et coordinatrice au Centre Osiris depuis 2007. Au niveau du centre de soin, je fais des suivis thérapeutiques pour des adultes et des enfants et j’anime aussi des groupes de parole, plutôt pour des adultes.

Quelle expérience y a-t-il à Osiris des dispositifs groupaux ?

Il y a eu des propositions de groupes thérapeutiques un peu tout le temps en fonction des besoins et des demandes.
A l’origine, ce sont plutôt mes collègues psychologues qui ont imaginé des dispositifs groupaux thérapeutiques. Il y a eu des groupes à médiation, des groupes de psychodrame, des groupes spécifiques pour les MNA, pour les femmes victimes de violences, des groupes mères-bébés, etc.

Quelle est la différence entre les groupes thérapeutiques menés par Osiris depuis longtemps et les groupes de parole que tu as co-animé à partir de 2016 ?

À un certain moment, nous avons essayé de monter des dispositifs qui nous paraissaient correspondre à une demande de soin un peu différente.

Cela est parti du constat qu’on a fait autour de 2015-2016, dans un contexte particulier de réforme de l’asile, de restructuration des associations en charge d’accueillir les personnes à leur arrivée en France. À partir de cette époque, nous avons eu de plus en plus de personnes qui se présentaient au centre de soin avec une grande souffrance, un grand isolement dans un contexte de grande précarité, de difficultés socio-juridiques et d’accès aux droits.

Face à ce constat, nous avons décidé de proposer un groupe de parole dont les objectifs seraient plutôt le soutien, l’information, l’échange, avec l’idée que ces personnes avaient besoin d’un espace à la fois en lien avec la réalité concrète qu’ils vivaient, mais aussi où ils pourraient être accueillis et reconnus dans la difficulté du parcours qu’ils ont eu dans leur pays, sur la route ou en arrivant en France.

Quelles étaient les modalités concrètes de fonctionnement de ce groupe ?

Ce groupe de parole était co-animé par une travailleuse sociale spécialisée dans la demande d’asile, un interprète en langue pachto-dari et moi-même.
Nous avons proposé de faire des groupes ouverts, c’est-à-dire que d’une séance à l’autre, il n’y avait pas forcément les mêmes participants : venait qui voulait. Le dispositif était ainsi moins contraignant pour les personnes. 
Ce groupe se réunissait chaque semaine et durait 1h30 (la durée pouvait varier en fonction du nombre de personnes présentes). C’était important que le groupe soit proposé régulièrement, le même jour à la même heure, pour que les gens puissent vraiment se repérer.

La taille du groupe était variable d’une séance à l’autre. La plupart du temps, nous étions une dizaine, et nous nous sommes parfois retrouvés jusqu’à vingt. Il y avait un noyau dur parmi les participants, ceux qui venaient très régulièrement, et qui était composé de 7 à 8 personnes. Au total, avec ce groupe-là nous avons reçu plus de 60 personnes je pense.

On peut dire qu’il y a pratiquement eu deux groupes en un : un noyau dur de participants qui s’inscrivait dans la durée, et d’autres personnes pouvaient venir ponctuellement.
Nous avions au bout d’un moment pensé les choses de telle sorte que les participants membres de ce « noyau dur » étaient en position d’accueillir les nouveaux venus et d’expliquer les règles. Comme cela, on pouvait reconnaître que tous n’avaient pas la même place, puisque certains venaient depuis plus d’un an et d’autres venaient d’arriver. Cela permettait aussi de palier à l’aspect très répétitif de l’explication des règles en début de séance puisqu’il y avait à chaque fois des nouvelles personnes.
Mais finalement, ce temps d’introduction de la séance où on répétait toujours les mêmes règles avait une fonction d’enveloppe protectrice, de l’ordre du rituel. Il permettait de bien signifier le lien entre l’extérieur, l’intérieur, et permettait à chacun de se concentrer sur ce qui allait se passer.

Nous avons pu mener ce dispositif pendant deux ans, puis nous avons été contraints d’arrêter car ces groupes ont généré des besoins d’accompagnement socio-juridique très importants auxquels nous ne pouvions pas répondre.

A l’arrêt du dispositif de groupe ouvert, vous avez proposé un dispositif de groupe, mais fermé cette fois-ci. 

C’est surtout suite à la prise de pouvoir par les Talibans en août 2021. Nous avons reçu des orientations de patients afghans grandement affectés par la situation de leurs familles restées au pays, avec une souffrance psychique toujours assortie d’une grande précarité et d’un non-accès aux droits.
Nous avons donc décidé de proposer un groupe fermé, c’est-à-dire composé des mêmes participants à chaque fois.
Le groupe fermé était toujours hebdomadaire, toujours d’une durée d’1h30 mais avec 4 participants, co-animé par le même interprète en langue pachto et dari et par moi-même.
Ce groupe a duré un an et demi, jusqu’à ce que la situation administrative des participants soit stabilisée (tous ont obtenu une reconnaissance de leur statut de réfugié).

D’après toi, qu’il s’agisse du 1er groupe ou du 2ème que tu as animé, qu’est-ce qui dans ce dispositif a soutenu les participants ?

Nous proposions un cadre sécurisant, en commençant toujours par leur expliquer le dispositif, c’est-à-dire que nous leur proposions des groupes de soutien, d’information. Il y avait toujours un temps important d’information sur qui nous sommes, ce que l’on peut proposer, un temps important sur le respect des règles en matière de secret professionnel, de respect de la parole, des temps d’écoute de chacun.

Ce qui est soutenant dans ces explications pour les participants c’est surtout de pouvoir faire chacun l’expérience d’un fonctionnement qui petit à petit permet aux participants de savoir qu’il y a un lieu où ils vont être attendus, écoutés s’ils le souhaitent, être reconnus dans leur histoire et dans la singularité de leur parcours.

Ensuite, c’est aussi un temps de soutien entre pairs, entre personnes qui ont vécu les mêmes expériences et de création de lien.

Enfin, la pluridisciplinarité dans l’équipe d’Osiris va permettre aussi de pouvoir agir sur des éléments concrets de leur réalité que ce soit l’accès aux droits ou l’accès aux soins. Tout le travail fait dans le groupe n’a de sens que si des démarches se construisent petit à petit à l’extérieur.

Est-ce que tu peux nous donner un exemple ?

La plupart du temps, les personnes qui venaient étaient dans des périodes où elles étaient dans cette espèce d’impasse au niveau de leur situation administrative, c’est-à-dire qu’ils ne pouvaient faire aucune démarche, ni avoir de ressources. Des personnes sous statut Dublin 18 mois, des personnes déboutées de la demande d’asile notamment.

Mais en orientant ces personnes vers notre coordinatrice sociale, des choses ont pu se construire : des personnes ont été dé-dublinées, ont été accompagnées dans leur récit de vie pour l’OFPRA, d’autres ont pu voir leurs conditions matérielles d’accueil être rétablies, ou ont pu déposer un réexamen de leur demande d’asile.

Le travail d’orientation vers la médecin psychiatre a également pu être réalisé pour réinscrire la personne dans son parcours de santé, ou bien pour la soulager de symptômes comme l’insomnie, l’anxiété.

Sans ce lien avec la réalité des gens, sur le plan socio-juridique notamment, tu penses que le travail de soutien dans ces groupes aurait été plus difficile ?

Ce qui se travaillait dans le groupe était vraiment souvent de l’ordre du dénuement et de l’extrême précarité. Je pense qu’un tel groupe ne tiendrait pas dans la durée s’il ne se passait rien autour. Ça n’a pu tenir que parce qu’il y a eu un maillage qui s’est fait avec le reste de l’équipe et qui a permis d’agir sur les éléments de réalité pour aller vers une amélioration de la situation des personnes.

Ce qui était frappant c’est que ces personnes se sont aussi saisies de l’espace du groupe pour témoigner de leurs difficultés au quotidien, de l’éloignement de leurs proches, de l’inquiétude très forte qu’ils ont pour leur famille restée au pays. Ce qui leur permet de tenir face à cette souffrance, c’est qu’il y a des actions dans la réalité et aussi, comme ils me l’ont dit, que dans le groupe ils retrouvent à ce moment-là un espace où ils ne se sentent plus seulement vu que comme des migrants.

Comment se passait la co-intervention entre toi et l’interprète ?

Dans ces groupes le rôle de l’interprète est fondamental et joue un rôle fédérateur en termes de possibilités de partage, d’accès à l’information aux droits. Tout ça ne se fait que parce qu’il y a la possibilité d’être compris. L’interprète permet aussi de faire un lien avec le pays d’origine, qui va pouvoir être déplié autour de choses très sensitives, comme les accents, les musiques, la cuisine, les odeurs, etc.

Il y a aussi une confiance qui se crée entre les différents intervenants, et qui se joue beaucoup dans le binôme des co-intervenants entre l’interprète et moi. Ce binôme je pense vient vraiment matérialiser l’idée de l’ailleurs et de l’ici. 
La présence de l’interprète vient rendre possible tout ce qui est de l’ordre du souvenir, de l’enfance, du pays, alors que ma présence va favoriser tout ce qui appartient à l’ici et maintenant. Et avec l’interprète nous jouons beaucoup sur cette double appartenance.

C’est-à-dire que moi, à cette place-là, je suis souvent amenée à signifier quelque chose du mauvais traitement qui leur est fait ici en France, j’ai souvent rappelé qu’en effet ce n’est pas normal, qu’eux, en tant que victimes de guerre, soient aussi mal accueillis avec un regard aussi négatif véhiculé sur eux. Je suis souvent convoquée sur le plan d’une parole politique, pour reconnaître quelque chose de ça.

Je pense que c’était important pour eux de pouvoir dire quelque chose de cette condition de vie qu’ils partagent et qui est extrêmement dégradée et dégradante.

Est-ce que cet espace groupal a convenu à tous les participants ? 

Quelques personnes ne nous ont pas paru correspondre à ce que l’on proposait dans le groupe et nous leur avons proposé des suivis individuels. Lorsque les différents groupes ont pris fin nous avons aussi orienté certains patients vers des thérapies individuelles.

Notre hypothèse était que ces dispositifs groupaux correspondaient à des personnes en situation de grande précarité sociale et où leur disponibilité psychique ne leur permettait pas d’aborder directement la question du trauma. 
Nous leur proposions du soutien, ce qui répondait à des besoins mais qui ne sont pas ceux d’une psychothérapie.

Notre hypothèse c’était que le fait de partager entre pairs ayant vécu les mêmes expériences et le fait de bénéficier de l’accompagnement pluridisciplinaire permet d’accompagner des personnes en grande souffrance mais, dont on fait l’hypothèse, qu’elles sont dans un contexte qui ne leur permet pas de faire un travail d’élaboration psychique plus poussé. Tant que les personnes sont dans un fonctionnement de survie, c’est compliqué d’ouvrir la question du trauma.

De manière générale pour faire un travail d’élaboration psychique il faut un minimum de sécurité sinon ça peut même être dangereux pour la personne, et encore plus pour des personnes qui présentent de graves traumatismes. 
Le groupe mieux que dans le cas d’une thérapie individuelle permet le partage de la violence.

Finalement, qu’est-ce qui est mis au travail dans ces groupes de soutien et de parole ?

Ce qui est travaillé, c’est comment tenir ensemble, le temps que la situation s’améliore, que ce soit ici ou pour la famille au pays. Comment ne pas devenir fou dans un contexte aussi déstructurant et déshumanisant.
En tous cas, c’est ce qui a été beaucoup dit par les participants. Ils cherchaient des ressources à la fois dans le regard que l’on peut porter sur eux dans le groupe et à travers une réponse concrète à leur situation par l’accompagnement pluridisciplinaire.