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Federica Marengo, coordinatrice de dispositifs d’urgence et de mise à l’abris de personnes victimes de la traite des êtres humains à ALC

Fédérica Marengo est cheffe de service Pôle Prévention, Hébergement, Insertion à ALC, elle coordonne plusieurs dispositifs liés à la prévention et à l’aide aux victimes de traite des êtres humains : Les Lucioles, Aïda, AcSé, Ricochets, Destiny. Elle souligne une évolution du public, avec une majorité de victimes nigérianes de traite à des fins d’exploitation sexuelle et une complexification des situations administratives, ce qui demande un accompagnement plus rapproché.

Bonjour Federica, est-ce que tu peux nous présenter en quelques mots tes fonctions et ta structure ?

J’ai commencé à travailler à ALC il y a presque 20 ans. Avant ça, j’avais travaillé 3 ans au comité contre l’esclavage moderne. Toute ma carrière a porté sur les questions de traite.
A la création d’Ac.Sé, j’ai commencé comme chargée de projet, et j’en ai repris la coordination en 2011. Depuis 2022, je coordonne plusieurs dispositifs : Ac.Sé, les services des Lucioles et d’Aïda, ainsi que le dispositif Ricochets.

Avant d’aborder le dispositif d’Ac.Sé, est-ce que tu peux nous parler des missions de ces autres services d’ALC que sont les Lucioles, Aïda et Ricochets ?

Les Lucioles, c’est un des services historiques de l’association ALC et à partir duquel on a créé le Dispositif Ac.Sé. Il a été créé dans les années 60, après que la France ait pris les ordonnances suite à la Convention de Genève de 1949 pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui.
Ces ordonnances prévoyaient la création d’un service de prévention et de réinsertion sociale pour les personnes en situation de prostitution dans chaque département.
Les Lucioles propose plusieurs types d’actions :

  • actions de maraude, travail de rue et par internet pour aller à la rencontre des personnes en situation de prostitution ;
  • accueil inconditionnel dans nos locaux ;
  • accompagnement pour les personnes en situation de prostitution qui veulent ou pas en sortir, et pour les personnes victimes de TEH. Accompagnement global : soin, social, juridique.

Par contre, ce n’est pas un centre d’hébergement.

Le dispositif Aïda a été créé suite à un diagnostic sur la prostitution que nous avions mené il y a quelques années dans le Var. Suite à ce diagnostic, nous avons reçu un financement qui nous a permis d’ouvrir un nouveau service dans le Var.
Aïda repose sur un accueil de jour à Toulon et des maraudes.

Ricochets est un dispositif transversal à l’association ALC qui propose un soutien psychologique spécifique destiné aux personnes migrantes. Deux psychologues, proposent à la fois des ateliers thérapeutiques collectifs et des entretiens de soin.
Les psychologues travaillent auprès des différents services de l’association ALC.
Ricochet n’est pas un centre de soin, les suivis sont proposés sur une durée courte.
Ce que font remonter les collègues psychologues sur l’accompagnement de personnes victimes de traite est qu’il y a une multitude de traumatismes, pas uniquement liée à l’exploitation. Mais aussi liés au voyage, à la situation administrative complexe et précaire.

Est-ce que tu peux nous présenter le dispositif Ac.Sé, qui est donc un dispositif national porté par ALC ?

Le Dispositif National Ac.Sé a été créé en 2001 par l’association ALC.

A cette époque, nous constations que la situation de la prostitution et du proxénétisme en France était en train de se modifier avec l’arrivée de personnes étrangères, notamment de femmes venant d’Europe centrale et Orientale (Ukraine, Russie, pays Baltes).

On constatait un problème de sécurité pour ces personnes qui étaient victimes de réseaux criminels et qui avaient besoin de mises à l’abri. On ne parlait pas encore de traite.

Au départ, nous avons créé ce dispositif avec une vingtaine de partenaires. C’était un dispositif innovant dont les financements ont pu être pérennisés par la suite.
Aujourd’hui, Ac.Sé est financé par la direction Générale de la Cohésion Sociale/ Ministère des solidarité et de la santé, par le ministère de la justice, et par la ville de Paris (puisqu’une grande partie des personnes orientées vers le dispositif le sont depuis Paris).

Concrètement, le Dispositif Ac.Sé permet la protection des personnes victimes de traite en danger localement et nécessitant un éloignement géographique
La personne en danger doit être partie prenante de sa protection. Elle doit respecter un certain nombre de règles comme par exemple changer de numéro de téléphone pour ne plus être en lien avec les membres du réseau, ne plus être sur les réseaux sociaux ou en tout cas ne pas poster des photos sur les réseaux sociaux de la ville où elles sont accueillies et protégées.
Ces prises en charge sont possibles grâce aux centres d’hébergement qui sont partenaires d’Ac.sé et qui mettent à disposition 1 à 2 places par an. Il s’agit de CHRS de droit commun, qui sont formés sur les questions relatives à l’accueil l’accompagnement et la protection des victimes de traite.

Aujourd’hui, il y a 87 structures partenaires dans toute la France : des centres d’hébergement et des services spécialisés qui identifient et orientent les victimes.

La 2ème mission d’Ac.Sé est d’animer un pôle ressource pour les professionnels : pour ceux du dispositif mais aussi pour tout professionnel qui aurait besoin d’un soutien sur des situations de traite.
Depuis 2006, nous avons aussi un financement qui nous permet de dispenser des formations à l’identification des victimes de traite. Les formations sont généralement organisées en coopération avec les partenaires d’Ac.Sé qui convient les associations et structures locales susceptibles d’être en lien avec des victimes de traite. Les formations rassemblent des professionnels divers : travailleurs sociaux, force de l’ordre, représentants de la justice. Nous avons formé plus de 2700 professionnels depuis 2006.

En troisième lieu, nous avons ouvert dans le cadre d’Ac.Sé, depuis 2020, grâce à un financement de l’AGRASC , une unité d’hébergement spécialisé de 18 places réparties entre le Var et les Alpes Maritimes. 3 salariées assurent l’accompagnement global des personnes protégées. Ces 18 places nous permettent de prendre en charge rapidement des personnes en danger lorsqu’il n’y a pas de place parmi nos partenaires. Nous faisons de l’accueil en urgence, dans l’attente d’une place dans un centre d’hébergement. Ou alors nous accueillons des personnes dont la situation personnelle et/ou administrative est particulièrement complexe. Dans ce cas, les personnes restent hébergées le temps que la situation administrative est débloquée et ensuite elles sont réorientées soit sur des structures locales de droit commun, soit sur un autre partenaire Ac.Sé.

Enfin, depuis l’année dernière nous avons renforcé la coopération opérationnelle avec l’OCRTEH dans le cadre de l’aide aux victimes identifiées lors des démantèlements de réseaux. L’OCRTEH contacte la coordination Ac.Sé en amont d’un démantèlement, en nous indiquant les villes où ils ont identifié des victimes. Nous essayons de trouver un partenaire local pour que les travailleurs sociaux soient présents au moment de l’audition des victimes, pour leur expliquer leurs droits, le déroulé de l’audition, les possibilités de déposer plainte, et tout le soutien que nous pouvons leur apporter. Nous les voyons aussi après l’audition pour leur proposer notre aide de nouveau. Nous sommes intervenus à plusieurs reprises, c’est très intéressant, mais pour le moment nous n’avons pas réussi à suivre des victimes suite à ces opérations, car le lien avec elles est trop faible.

Concrètement, si je suis un travailleur social qui identifie une personne victime de traite et en danger immédiat, comment je contacte Ac.Sé et comment les choses vont se passer ?

Alors, n’importe quelle structure, institution peut nous contacter pour une personne identifiée comme victime de traite, seule ou avec son enfant.

Une autre chose importante à savoir en amont : l’accueil dans le cadre d’Ac.Sé n’est pas soumis au dépôt de plainte. La seule condition étant que la personne soit victime de traite et en danger localement. Et qu’elle soit majeure.

Concrètement pour orienter une personne, il faut nous téléphoner.
De là, nous faisons une évaluation conjointe de la situation avec le travailleur social. Il y a également un formulaire écrit à remplir par le travailleur social, qui nous servira à transmettre des informations essentielles au centre d’hébergement qui va accueillir la personne.

Suite à cette évaluation, nous recherchons une place d’hébergement parmi les centres d’hébergement partenaires d’Ac.Sé, en veillant à un éloignement géographique suffisant bien sûr.

Il peut arriver que nous n’ayons pas de place lorsqu’une victime est identifiée. Ça ne veut pas dire que nous ne la prenons pas en charge mais plutôt qu’il va y avoir un délai d’attente. Le délai est très variable, cela peut aller de 1 à 2 jours jusqu’à quelques semaines.

Lorsque nous avons trouvé une place en centre d’hébergement pour la personne nous organisons une visio entre :

  • le service qui oriente la personne,
  • la personne qui va être accueillie,
  • le futur centre d’hébergement,
  • et nous, de la coordination du Dispositif Ac.Sé.

Nous rappelons comment fonctionne le service d’accueil, les mesures de sécurité.
C’est le moment où la personne peut poser toutes les questions qu’elle souhaite.

Ensuite est organisé le départ de la personne. Nous prenons en charge les frais de transport. Nous demandons aussi à ce que la personne soit accompagnée pour le trajet.

A l’arrivée dans le centre d’hébergement, il y a un accompagnement vraiment rapproché.
Et nous, nous restons en contact très régulier avec les professionnels qui vont accompagner la personne accueillie.

Il faut savoir que les personnes qui rentrent dans le cadre d’Ac.Sé ont en général des situations administratives très complexes. La plupart sont sans-papiers, n’ont plus rien. Il faut tout faire. La plupart d’entre elles ont tout de même déposé plainte, et ça permet de travailler l’accès au séjour.

Grâce à un financement de l’AGRASC, nous avons mis en place un service de pré-formation professionnelle en partenariat avec le GRETA Tourisme hôtellerie de Nice, en visio. Nous avons alloué à toutes les personnes des tablettes et des cartes sim pour que les personnes puissent suivre des cours de français, et, via un formateur en hôtellerie-restauration du GRETA de Nice, des cours de présentation des différents emplois de l’hôtellerie, du droit du travail, etc. C’est une formation qui dure 6 mois, qui est non-certifiante, mais qui permet aux personnes d’être dans une dynamique positive.

Finalement, les prises en charge par Ac.Sé ont une durée moyenne d’un an et demi. A la fin de notre prise en charge, cela ne veut pas dire que la personne doit sortir du centre d’hébergement. Elle bascule sur une prise en charge de droit commun dans le même centre ou dans des structures où elle sera plus autonome.

Le dispositif Ac.Sé existe depuis 20 ans. Pourrais-tu nous parler des évolutions que tu as pu observer dans les phénomènes de traite ? Aujourd’hui, quels sont vos constats, quelles sont les problématiques que vous rencontrez actuellement ?

Nous constatons déjà, en premier lieu, une évolution au niveau du public. Nous avons bien sur eu, depuis 20 ans, des personnes de nationalités très diverses. Au début, toutes les personnes que nous accompagnions étaient originaires d’Europe Centrale et Orientale, avec peut-être 20% de personnes roumaines et bulgares. Depuis 2005-2006 nous avons eu une augmentation des personnes originaires du Nigéria. Aujourd’hui, je dirais que 80 voire 90% des personnes accompagnées sont nigérianes.
Actuellement, les victimes qui entrent dans Ac.Sé sont essentiellement victimes de traite à des fins d’exploitation sexuelle et le plus souvent nigérianes.
Depuis un an et demi nous constatons également une augmentation des personnes victimes de traite à des fins d’exploitation par le travail, et ce sont uniquement des hommes qui sont orientés principalement par le comité contre l’esclavage moderne. Cela change beaucoup notre travail.
Nous avons aussi accueilli quelques femmes colombiennes, dans le cadre de réseau de prostitution par internet, mais ça reste pour l’instant marginal.

Au début, nous ne voulions pas accueillir 2 personnes de la même nationalité dans le même centre d’hébergement, pour des raisons de sécurité. Aujourd’hui, ce n’est plus possible, et nous devons le prendre en compte et y faire attention.

Globalement aussi, je dirai que les situations administratives des personnes accompagnées se complexifient grandement. Cela demande un accompagnement beaucoup plus rapproché de notre part auprès des travailleurs sociaux des centres d’hébergement.

Les femmes nigérianes que nous accompagnons actuellement sont toutes arrivées depuis plusieurs années (autour de 2015-2016-2017), avec un parcours d’errance extrême : une très grande précarité, une exploitation pendant des années et des années d’un pays d’Europe à l’autre. Elles errent dans l’Espace Schengen, en étant parfois récupérées par un réseau, parfois par un « boyfriend » ou par des « copines ». Elles ont parfois laissé des enfants qui ont été placés dans différents pays.
Les réseaux ne les exploitent plus seulement qu’à des fins sexuelles, elles peuvent se retrouver par exemple à être contraintes à commettre des délits, comme par exemple transporter de la drogue.
Un quotidien de survie depuis des années et des années va complexifier la prise en charge de ces femmes, c’est plus difficile de les faire entrer dans notre dispositif qui est très cadré, avec certaines règles à suivre.

Cela est dû à l’arrêt des arrivées en Europe depuis 2017 avec la fermeture de la route Libye-Italie. Malheureusement, cela ne veut bien sûr pas dire que les réseaux ont été stoppés. Les départ depuis le Nigéria de victimes de traite continuent mais n’ont plus les mêmes destinations. Nous savons par exemple que les femmes exploitées sont conduites en Côte d’Ivoire, et que le Maroc est devenu un pays de destination pour ces réseaux et non plus de transit comme il y a quelques années.