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Emilie Masson, ostéopathe au Centre de soin Osiris

Emilie Masson, ostéopathe à Osiris, explique comment sa pratique aide les personnes exilées victime de traumatisme. Elle souligne la nécessité de créer un langage commun pour comprendre les douleurs corporelles des patients. Son approche tactile vise à rétablir les connexions entre le corps et la conscience, favorisant la guérison et la réunification de l’individu. L’objectif est de restaurer la dignité des patients en leur permettant de trouver une nouvelle humanité en eux-mêmes et dans leur nouvel environnement.

Lorsque l’on m’a sollicité pour participer à la rédaction de ce numéro, j’ai alors pensé que le sujet abordé était bien vaste, dans la mesure où, il fait appel à des connaissances pluridisciplinaires, allant de la clinique d’un corps abimé par des événements jusqu’aux frontières de ce que l’on peut accepter d’une culture, d’une histoire personnelle, de violences sociologiques, de pratiques traditionnelles.

Quitter sa terre natale c’est aussi abandonner des références qui ont participé à structurer l’identité de l’individu, son être au monde, et bien évidemment sa relation au corps.

Depuis que j’interviens au centre Osiris j’ai compris que l’enjeu de ma pratique dépassait celui de procurer un soulagement, une approche manuelle ayant pour cible d’effectuer un pas vers la guérison ou encore un soutien face au traumatisme physique et psychique du public accueilli spécifiquement au sein de cette structure.

L’univers traumatique amené par le patient en consultation est très singulier et oblige à questionner et réinventer sans cesse les outils dont nous disposons pour faire face à leurs souffrances.

Se pencher sur le corps d’un exilé ayant subit toute sorte de traumatisme, c’est aussi rentrer en contact avec sa précarité, son absence au monde, la désertion qui s’opère dans ses tissus, et aussi les enjeux politiques qui s’y logent.

Il y a souvent une difficulté à exprimer la douleur de façon synthétique et précise, comme nous en avons l’habitude dans nos cabinets quotidiens. Le premier travail consiste à parvenir à créer un nouveau référentiel, un langage commun qui va permettre au patient d’identifier ce qui le gène dans son corps et au praticien d’évaluer à quoi se réfèrent les douleurs évoquées. La douleur somatique en ce sens s’invite facilement et peut parfois même envahir la consultation. Elle est nécessaire au travail corporel car, de part les réactions physiques qu’elle amène, elle permet au patient de se réapproprier une sensation, la relier à un évènement, et retrouver ainsi un morceau de son histoire.
Bien évidemment, le travail effectué dans les thérapies de parole est indispensable ici.

Ce qu’apporte en revanche ma pratique, c’est un dialogue tactile, concret, avec les mécanismes neurophysiologiques impliqués dans l’expression et le maintien des plaintes corporelles du patient.
Par ce biais là se joue l’épreuve des sens et des sensations. L’ostéopathe, de façon populaire, est souvent comparé à un « mécanicien » qui s’assure d’ajuster la structure corporelle pour faciliter l’expression de la vie en son sein.

Dans ce sens je peux affirmer que le corps est ce véhicule qui abrite et ressent tous les aléas du trajet que nous menons.

Par le toucher, la main s’adresse à différentes structures, entre autre : des réseaux vasculaires et neurologiques, des capteurs impliqués dans le contrôle et le maintien de la posture, des organes, des tissus divers (muscles, ligaments, tendons…). Chez les patients ayant subis des traumas, le corps se dérègle, parfois de façon passagère ou durablement. D’un point de vue physique on observe fréquemment un emballement physiologique qui se manifeste alors sous forme de signes ou de famille de symptômes, physiques comme psychiques. L’excès de cortisol lié à un stress intense va engendrer une réaction immédiate dans un premier temps, et va devenir délétère pour l’état de santé s’il perdure. Par ailleurs, le sujet peut avoir plus ou moins conscience de ces dérèglements interne.

La pertinence du soin ostéopathique chez les personnes exilées ayant subi des traumatismes est liée à deux phénomènes sur lesquels nous agissons avec efficacité. Sur le système nerveux autonome qui régit un certain nombre de fonctions automatiques de l’organisme. Il joue un rôle essentiel dans l’adaptation au stress. C’est lui qui est sollicité immédiatement et qui est responsable des réactions adaptatives à l’épreuve. C’est donc ce même système qui est très souvent perturbé par les évènements traumatiques.
Ensuite, il y a le mouvement. Le mouvement fait partie d’une des manifestations de la vie dans un corps. Il donne des renseignements précieux sur l’actualité de ce que vit le sujet mais aussi sur ce qu’il a traversé par le passé. Le corps, c’est en quelque sorte le disque dur qui donne accès au registre sensoriel des traumas survenus dans la vie du sujet.
Par les techniques manuelles envisagées, l’ostéopathe envoie un signal mécanique sensoriel, qui va entrainer une réaction physiologique, ce que l’on nomme la mécanotransduction, un terme un peu complexe qui résume la proposition d’amorcer un changement dans le corps.
En exploitant ces passerelles qui font le lien entre le corps et la conscience du sujet, les interventions de thérapie manuelles sur le corps permettent de réouvrir une voie entre matière et conscience et de les faire dialoguer entre eux.
La matière transporte des informations, la vie manifestée dans le champ vital du patient.

Toucher un corps ayant subis des traumatismes, c’est s’atteler au travail de défaire des mécanismes auto-entretenus impliqués dans la douleur du patient.

La dimension corporelle abordée au sein des locaux d’Osiris donne à voir des corps marqués par des vécus souvent perçus comme contraignants pour les personnes.

Rien ne se crée, rien ne disparait, tout change.

L’ostéopathie donne accès à une souplesse, une posture nouvelle. Ainsi, le patient peut bouger d’un endroit coincé vers de nouveaux horizons personnels. À condition qu’il accepte le potentiel de changement en lui. En effet, il y a parfois une volonté de rester figé dans un espace temps ancien qui retient et justifie les arguments en faveur de l’investissement d’un exil et d’un enracinement sur un nouveau territoire.

L’approche manuelle favorise également la relation affective par le toucher, apportant sécurité et confiance, des continents souvent lointains pour ces corps en souffrance.

Pour conclure sur l’objectif vaste et considérable de ce travail manuel qui traite la matière, il s’agit de tenter d’organiser la réunification de l’individu, lui permettre de recouvrir sa dignité, en son corps. De l’aider à étendre l’ampleur de sa conscience en réouvrant l’espace d’un territoire intime qui a été malmené. De recréer des frontières qu’il avait fait tomber durant sa trajectoire jusqu’ici, des frontières solides et porteuses lui permettant de distinguer plus nettement sa singularité, afin qu’il trouve en lui la possibilité d’une humanité autre, ailleurs, au-dedans de lui-même comme dans sa relation à un territoire d’accueil.