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Carole Campbell, interprète en anglais intervenant auprès de personnes victimes de traite

Carole Campbell est interprète en anglais et français depuis 6 ans, spécialisée en santé mentale à Marseille. Elle travaille avec diverses organisations, notamment pour aider des victimes de traite des êtres humains. Elle met en avant la nécessité de comprendre les causes sous-jacentes de la traite, telles que la pauvreté et la vulnérabilité, ainsi que la posture de victime qui en découle.

Bonjour Carole, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots, nous dire depuis combien de temps tu travailles en tant qu’interprète et dans quel type de structure tu interviens ?

Je suis Carole Campbell et je suis interprète en anglais et français depuis à peu près 6 ans. Avant de faire ça, j’étais bénévole à la Cimade, pour le programme d’accès aux droits en prison.

J’ai commencé à être interprète après avoir suivi une formation de 3 jours proposée par Osiris, et organisée par la FNARS à l’époque, qui s’appelait « Exil, trauma et soins ».

J’ai commencé d’abord à travailler avec Osiris, à Marseille, plutôt avec une population d’Afrique de l’Ouest. J’interprète pour des personnes qui viennent du Nigéria, mais aussi de la Sierra Léone, de la Gambie. Et aussi pour des personnes d’autres pays du monde (Syrie, Afghanistan, Egypte notamment) mais qui ne veulent pas parler leur langue d’origine en consultation et qui souhaitent s’exprimer en anglais.

Je travaille comme interprète à Marseille, et je suis plutôt spécialisée dans l’interprétariat en santé mentale. Donc je travaille avec le centre de soin Osiris, le Comède, certains CMP, Hospitalité pour les Femmes. Et il m’arrive aussi de travailler avec des CADA, notamment avec Jane Panier et la Caravelle. Je travaille ponctuellement dans d’autres lieux.

De par ton métier, tu as été amenée à interpréter depuis plusieurs années et à de nombreuses reprises pour des personnes victimes de traite des êtres humains. Comment as-tu appréhendé cela ?

Personnellement, bien avant de travailler comme interprète, je me suis toujours intéressée à la question de l’identité en général. J’ai fait un Master « Genre, sexualité et culture ». Je m’intéresse beaucoup aux questions de genre, aux préjugés, à comment la culture peut nous formater. Ces études m’ont permis d’avoir des outils que j’ai en moi à chaque fois que je rencontre quelqu’un.

Bien avant tout ça, j’avais également obtenu une licence en psychologie. Donc je m’intéresse à la santé mentale.

Pour en revenir à la question de la traite, c’est surtout de par mon travail dans les CADA que j’ai commencé à rencontrer frontalement des récits de vie de victimes de traite, en particulier des femmes du Nigéria, dans le cadre de leur demande d’asile.
Parce qu’en consultation psychologique, on ne se confronte pas au vécu du patient de manière aussi directe, abrupte.

Je me souviens notamment d’avoir fait un travail assez intense autour des récits de vie de ces femmes lorsque j’ai travaillé pour l’association Sara Logisol qui avait créé un lieu « sécure » pour les victimes de traite.

Assez vite, j’ai compris qu’il y a une sorte de parcours. Des passeurs qui ont leur point de passage, et par où ces femmes passent.
En entretien, j’entendais toujours les mêmes noms de ville, au Nigéria mais ailleurs aussi (Agadez au Niger par exemple).

Alors, j’ai commencé à regarder une carte, pour voir d’où viennent ces femmes. J’ai commencé à faire des recherches moi-même sur internet. Comme le Nigéria est une ancienne colonie britannique, il y a beaucoup plus de couverture médiatique mais aussi d’articles de recherche de ce qui se passe là-bas par rapport à la France.

J’ai trouvé beaucoup d’informations autour du « Juju », de l’excision, des cultes, des sociétés secrètes. C’est d’ailleurs intéressant de voir le nombre d’informations et d’articles de recherche qui existent sur cela : ces sociétés ne sont pas si secrètes, c’est plutôt que ces populations sont laissées dans l’ignorance. C’est en maintenant les gens dans l’ignorance que l’emprise commence d’ailleurs…

Toutes les victimes de traite pour qui j’ai interprété étaient des femmes, sauf deux hommes qui ont été « vendus » en Libye.

Selon mon expérience, la plupart de celles qui sont prises dans la rue, piégées dans une cérémonie « Juju » et amenées en Italie sont des femmes, pauvres, avec souvent des familles éclatées (des deuils, des départs, des familles décomposées).

Ça m’a pris un moment pour comprendre qu’il fallait que je fasse des recherches sur ce qu’est la posture de victime. Parce que sur le long terme, ça peut être très énervant en entretien d’être avec quelqu’un qui ne dit rien, qui ne répond pas et ne montre aucun sentiment particulier. Il faut prendre du recul, mieux comprendre, pour justement ne pas rester dans ce qui peut parfois devenir de l’agacement envers ces personnes.

Ce que j’ai compris au gré de mes lectures et de mes entretiens, c’est que ces jeunes femmes n’ont pas de voix, n’ont pas de pouvoir, n’ont pas d’argent, et n’ont pas non plus d’avis à donner au sein de leur famille ou de leur groupe social. Dans leur pays, la femme subit tout, dans une certaine passivité, parce qu’elles ont bien compris, depuis leur plus jeune âge que ce n’est pas la peine d’essayer de prendre une décision ou de donner son avis.
Les filles qui sont recrutées ont aussi en commun, bien souvent, un niveau d’éducation assez bas. Les recruteurs vont venir vers elles dans la rue, les flatter, en leur disant des choses qu’elles n’ont jamais entendues, en les faisant se sentir particulières. Si l’on ajoute à cela le « Juju », le fait que cette personne puisse aider financièrement une partie de la famille, et obtenir une aide pour aller en Europe : la personne est tout simplement piégée.

Mais bien sûr, le fait d’être victime de trafic n’a rien à voir avec la personne concernée, elle n’a pas de responsabilité là-dedans. C’est notre société qui en est responsable, et qui devrait réagir pour protéger ces femmes.
Mais je ne pense pas que ce qui est en place aujourd’hui, avec tout le système de dépôt de plaintes, de poids de la preuve de la sortie des réseaux, qui est en fait quelque chose d’assez moralisateur où on « promet » en quelque sorte de ne plus le faire, je ne pense pas que ce soit ça qui va aider ces femmes. Je vois dans toutes ces démarches, une fois de plus, un moyen de contrôle patriarcal du corps de la femme…

D’après toi, qu’est ce qui est plus difficile, ou plus spécifique, quand tu interprètes pour des femmes qui sont ou ont été dans ces réseaux, souvent depuis de nombreuses années ?

Comme je le disais, ces femmes, on ne leur a jamais demandé leur opinion, on ne leur a jamais demandé comment ça allait. Donc tu te retrouves assez souvent en entretien, en particulier en consultation psychologique, avec quelqu’un qui est dans la passivité, qui ne répond pas à ce genre de question et qui est peu connectée avec ses émotions.

A cela s’ajoute aussi le fait qu’elles puissent paraître « éteintes ». Je pense que tu ne peux pas passer toute ta journée à ressentir des émotions aussi violentes. Donc elles se sont éteintes, et depuis longtemps…

Souvent, il y a un moment clé où elles « vomissent » les informations d’un coup. Et puis une fois le récit donné, elles ne disent plus rien, elles se referment.
Et là, la traduction peut être difficile.

Le moment du recours devant la CNDA est difficile aussi : il faut creuser de nouveau toutes ces douleurs.

Je pense qu’on demande beaucoup à ces jeunes femmes. On n’est pas arrivé vraiment à savoir comment parler avec elles, comment les libérer.

Je pense que ces femmes ont l’intelligence de survie. Elles savent que si elles veulent être aidées, il faut respecter des rendez-vous dans des endroits. C’est comme tout le monde finalement, quand on est dans un quotidien de survie, ce qui peut faire du bien c’est le soutien : avoir un café, être au chaud, avoir quelqu’un qui est là pendant 45 minutes pour soi…

Et peut-être, petit à petit, avec ce soutien, une confiance s’instaure.

Récemment, pour une femme pour qui j’interprète depuis des années, j’ai accepté de l’accompagner au commissariat pour son dépôt de plainte. Je ne le fais jamais, mais là, je l’ai fait.
Cette personne allait porter plainte dans le cadre d’un réexamen de sa demande d’asile. Ça calme un peu le stress du rejet CNDA : il y a encore des actions, pas une fin.

Je me suis retrouvée au métro à attendre avec cette femme son assistante sociale. Je lui ai montré un article du Guardian de ce jour-là où 30 passeurs nigérians venaient d’être arrêtés en Italie. Je voulais lui montrer que ça peut marcher de faire des démarches au commissariat.

Tandis que nous sommes devant le commissariat, elle me demande si on a amené de l’argent, parce qu’au Nigéria tu ne parles pas à un policier sans donner de l’argent. Elle a peur. Une fois dedans, on tombe sur un officier sympathique mais qui va commencer à parler avec moi, c’est-à-dire qu’il me regarde, qu’il s’adresse à moi en parlant d’elle comme d’un objet qui serait dans la pièce. C’est difficile, mais la personne a l’habitude, donc elle ne dit rien.
Le policier émet des jugements sur le fait qu’elle ait laissé trois enfants derrière elle. Il commence à parler de la population du Nigéria à Marseille devant cette femme qui a été, ou qui est peut-être toujours, dans ces réseaux.
Il pose beaucoup de questions très détaillées sur la cérémonie du « Juju ». J’ai l’impression d’une curiosité malsaine. Ça me met mal à l’aise.
Il finit par dire : « je vois bien que cette femme est victime ». La plainte est enregistrée et moi j’ai l’impression d’une case cochée dans une liste de démarche à faire.

En ce moment, tu es en train de réfléchir avec une psychologue du centre de soin d’Osiris à la mise en place d’un dispositif de thérapie groupale avec des femmes nigérianes victimes de traite. Est-ce que tu peux nous en dire plus ?

Assez récemment, j’ai compris que les articles, la recherche sur ce sujet étaient souvent produits par des personnes blanches, pas originaires du pays.

Alors, j’ai cherché des choses qui ont été mises en place par les femmes elles-mêmes. Mes recherches m’ont amenée à trouver des modèles de dispositifs très cadrés : voilà ce qu’on fait pendant la 1ère séance, pendant la deuxième, etc.
Comme Julia Masson, psychologue à Osiris, m’a invité à travailler avec elle sur un projet de groupe thérapeutique pour femmes victimes de traite, j’ai proposé un modèle que j’ai trouvé particulièrement intéressant. Le « Self-portrait », qui vient du projet Fenarete financé par l’UE, écrit en 2003, et qui consiste en l’élaboration d’une expérience à travers une approche psycho-sociale.

Cela a donné lieu à un travail européen fait il y a assez longtemps (2006-2008) avec des femmes d’Europe de l’Est victimes de traite. C’est très spécifique : il y a une trame détaillée, la liste du matériel à acheter, etc.
Nous pensons adapter le modèle à notre agenda avec une trame de quatre séances suivies d’une séance de clôture, donc cinq en tout.
On passe par un objet de médiation à chaque séance : le dessin, l’argile, etc.
Et chaque séance porte sur une partie du corps, la tête, les mains, le cœur. Pendant une séance, nous allons faire un dessin de notre corps : comment tu vois ton corps ? Comment l’autre voit ton corps ?
La séance suivante, on va ajouter ce qu’il y a dans notre cœur, puis dans notre tête, et enfin ce qu’on peut faire avec nos mains.

Ce sera un groupe que nous co-animerons à deux, la psychologue et moi-même, et où seront accueillies cinq ou six femmes.

Je pense que cela peut nous amener à travailler les questions de confiance en soi, du regard de l’autre, de libre expression et de respect, d’identification de ressources personnelles.

Quelles formations autour de la question de la traite des êtres humains conseillerais-tu à des interprètes confrontés à cette problématique et qui voudraient en savoir plus ?

J’ai parfois du mal avec ces formations sur les sociétés secrètes, les rituels vaudou, j’ai l’impression que ça répond à une curiosité un peu mal placée.

Par contre, je pense que c’est important de sensibiliser les professionnels, et les interprètes aussi donc, à comprendre la personne qui est prise là-dedans.

C’est-à-dire, pouvoir comprendre d’où vient la traite ? De la pauvreté, du manque d’éducation, de la vulnérabilité. Pourquoi la personne s’est trouvée dans son pays dans une situation si vulnérable ? Et aussi comprendre la posture de victime : qu’est-ce que ça fait mentalement d’avoir passé des années sans pouvoir, sans contrôler ce qu’on mange, quand on sort, ce qu’on doit faire ? Des années sous contrainte.