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Bérénise Quattoni, psychologue à Ethnotopies

Bérénise relate l’expérience d’Ethnotopies dans l’accompagnement de patients exilés, et nous explique comment les ateliers à médiation, rassemblant des groupes de patients, participent au soin et sont complémentaires au travail psychothérapeutique.

Bonjour Bérénise, est ce que vous pouvez vous présenter brièvement ?

Je suis Bérénise Quattoni, je suis psychologue clinicienne et je travaille depuis une vingtaine d’années à la consultation transculturelle menée par le C.H.U. de Bordeaux et l’association Ethnotopies.
Je suis formée à la clinique transculturelle depuis longtemps. J’ai toujours travaillé auprès de la population migrante, dans différents contextes.

A côté de ça, j’ai un petit temps de travail auprès d’une autre association appelée Ruelle qui accueille des personnes victimes d’exploitation dans le cadre de la traite des êtres humains.

Est-ce que vous pouvez nous expliquer le fonctionnement de la consultation transculturelle ?

Aujourd’hui, c’est un dispositif porté à la fois par l’hôpital (CHU de Bordeaux) et par l’association (Ethnotopies). Concrètement, nous avons une convention avec le CHU de Bordeaux, qui nous loue des locaux, au sein de l’hôpital, qui nous donne accès à l’interprétariat.

Ainsi, toutes nos consultations font partie des consultations hospitalières, avec le circuit classique des consultations externes.
Dans l’équipe, certains sont salariés du CHU, d’autres sont salariés d’Ethnotopies, voire les deux.

L’hôpital ne porte que la partie des soins psychiques. Ethnotopies vient en complément en assurant des espaces collectifs de soins sous forme d’ateliers d’expression artistique ou culturelle. Cela permet de proposer un soin plus global dans le sens du « care » et soutenir les capacités créatives de nos patients.

Nous sommes approximativement trois équivalent temps plein.

La consultation transculturelle que vous menez, qu’est-ce que c’est ? 

C’est un travail de soin psychique, de psychothérapie, pour des personnes migrantes. 
Nous recevons des personnes, des familles, toutes sortes de constellations familiales d’ailleurs, avec souvent de longs parcours difficiles, semés de traumatismes, que ce soit dans leur pays d’origine, ou bien sur la route de l’exil.
Le statut administratif des personnes que nous accueillons est variable : demandeurs d’asile, réfugiés, déboutés, etc. Mais ce sont tous des gens qui ont beaucoup souffert, qui ont vécu beaucoup de pertes dans leur exil.

Les personnes nous sont orientées par des professionnels, qui travaillent dans le champ de l’accompagnement social (CADA, HUDA, MECS, foyer maternel, etc.), médical, ou encore du milieu associatif.
Nous travaillons à partir de l’approche transculturelle ou de l’ethno-psychanalyse. Tous les membres de l’équipe ont été formés à cette approche.

Cela signifie simplement que, tant dans nos façons de lire la souffrance psychique d’une personne ou d’une famille que d’intervenir face à cette souffrance, nous intégrons plusieurs disciplines, et notamment la psychanalyse et l’anthropologie. La psychanalyse pour la dimension plus individuelle de la souffrance ou du désordre et l’anthropologie pour la dimension collective où cette souffrance s’inscrit. D’autres approches vont nous aider également à contextualiser les problématiques psychiques de nos patients, comme l’histoire, ou encore la géopolitique.

L’autre élément important de la consultation c’est la présence de l’interprète qui permet le recours à la langue maternelle, en tous cas à la langue principale parlée par la personne. C’est vraiment très important pour nous.

Un autre élément méthodologique de la consultation transculturelle telle que nous la menons est que l’on peut recevoir individuellement en tant que thérapeute, mais aussi en groupe de thérapeutes.
En fonction des situations, nous recevons donc seules ou avec d’autres thérapeutes. Dans ce cas, il y a un thérapeute principal et un ou plusieurs co-thérapeutes, en général des psychologues et des anthropologues. L’accueil par le groupe est en général rassurant et familier pour des personnes originaires d’aires culturelles où l’individu est pensé en interaction constante avec son groupe d’appartenance.

Plus spécifiquement, quels sont les publics reçus à la consultation ? 

Un premier axe de travail nous amène à proposer différents dispositifs de soin psychique à des Mineurs Non Accompagnés (MNA). Les jeunes sont reçus soit en individuel, soit par un groupe de thérapeutes. 
Plus récemment, nous menons aussi avec les MNA un travail de bilan psychologique qui fait partie d’une recherche-action. Cela afin de pouvoir mieux comprendre le fonctionnement psychique et cognitif des jeunes pour lesquels les équipes éducatives se posent des questions relatives à des difficultés d’apprentissage le plus souvent. Les équipes nous disent : « est-ce que c’est du trauma ? du culturel ? un déficit cognitif ? des difficultés d’adaptation ? ». Comme les outils et tests classiques occidentaux ne sont pas adaptés à l’évaluation des compétences des jeunes d’ailleurs on a mis en place un outil spécifique, le CREA’JEU, qui a été développé par ma collègue psychologue Zineb Mantrach. Il ne s’agit pas d’un test standardisé mais plutôt d’un outil qui permet, à travers le jeu, de mieux comprendre les capacités et les éventuelles difficultés cognitives du jeune. Cela est fait dans la langue maternelle grâce à la présence d’un interprète, formé au préalable à ce dispositif. La dimension culturelle est également prise en compte, bien évidement. D’ailleurs, on intègre des jeux qui leur sont familiers (awalé, dames, etc.).

Notre deuxième axe de travail porte sur l’accueil des femmes victimes de violences intentionnelles. Cette consultation est menée par deux thérapeutes, une psychologue et une anthropologue.

Notre troisième axe de travail est autour de de la parentalité et tout particulièrement de la périnatalité. Nous proposons des consultations familiales, mères-bébés, etc.

Chaque axe a un coordinateur.
Bien sûr, nous recevons aussi de manière plus généraliste des personnes qui ne rentrent pas dans ces champs, des hommes, des familles, etc, mais toujours des personnes migrantes ou issue de la migration.

La durée du soin psychique est variable en fonction des situations. Souvent, en complément de l’espace de la consultation transculturelle nous proposons des ateliers à médiation.

Justement, en quoi consiste ces ateliers à médiation ?

C’est quelque chose que l’on a développé très tôt.
Cela a commencé par un atelier peinture, qui existe toujours d’ailleurs, animé par une artiste peintre, avec l’idée toute simple de se dire : les personnes que nous accompagnons sont en demande d’asile, avec des parcours difficiles, traumatiques, en attente de leurs papiers et donc sans accès au droit commun, au travail, mais aussi avec des difficultés à se reconstruire. Ainsi, nous avons pensé à un espace où ils pourraient se retrouver avec d’autres patients afin de travailler une production artistique par le biais d’une médiation.

Ce n’était pas du tout dans l’idée d’ouvrir un groupe d’art thérapie, mais plutôt un espace ludique, un espace d’expression, où les personnes pourraient se retrouver à plusieurs, et produire des objets, des œuvres, dans une démarche artistique qui intégrait la dimension esthétique.

Et puis, nous avons constaté que ce qui se passait dans ces ateliers dépassaient nos attentes : il y avait des effets thérapeutiques même si ce n’était pas des ateliers à visée thérapeutique ! On a vu des patients qui étaient très en difficulté, très éteints, être soudainement animés dans ce groupe qui se voulait plutôt convivial.

Une dimension groupale s’installait avec des liens qui se développaient entre les participants. Par le biais d’une médiation, comme la peinture, ils pouvaient donner à voir une expression de l’intime, des choses liées à leur parcours, à leur pays d’origine, à la dimension traumatique mais aussi beaucoup des souvenirs ou des empreintes de l’enfance. Des fragments de leur monde intérieur, leurs rêveries ou leurs rêves pouvaient s’exprimer et se déployer.

Je me souviens d’une patiente qui avait peint la cuisine de ses rêves. C’était une cuisine très moderne, alors qu’elle vivait dans un CADA, dans une toute petite chambre avec son mari et leurs deux filles.

Au niveau relationnel, nous avons vu des personnes méconnaissables : très déprimées en consultation, alors que pendant l’atelier elles s’animaient, entraient en relation avec les autres, faisaient des blagues, s’amusaient.

Nous avons aussi constaté pour ces patients des améliorations au niveau du sommeil, au niveau de la mémoire, c’est très intéressant en terme thérapeutique.

Et donc nous avons continué à développer d’autres ateliers, ça a beaucoup évolué depuis.

Quels sont les ateliers que vous menez actuellement ?

Aujourd’hui, nous avons toujours cet atelier peinture dont je viens de vous parler.

Pour les MNA, nous avons ouvert deux ateliers : un atelier danse, animé par une psychologue danseuse et un musicien, et un atelier écriture, animé par une art thérapeute. La dimension thérapeutique est intégrée de manière un peu différente dans ces dispositifs avec la présence de deux professionnelles du soin (contrairement à l’atelier peinture qui est animé par une artiste peintre).
Ces groupes sont proposés en mixité, c’est-à-dire qu’ils sont ouverts à tous les jeunes, nos patients mais pas seulement, c’est aussi ouvert à des jeunes de l’aide sociale à l’enfance, des jeunes qui sont en famille ici.

Une de mes collègues pilote également des ateliers autour des questions liées à la périnatalité. Pour les parents avec des enfants âgés de 1 à 3 ans, nous organisons des rencontres autour des livres et des histoires, ou autour des musiques et chansons. Ces ateliers sont animés par une psychologue en binôme avec une autre professionnelle.

Nous avons également un groupe de soutien pour les futures mères qu’on appelle « causeries pour les femmes enceintes », et un autre groupe d’accueil du nouveau-né, pour les mères et leurs petits dès 0 à 1 an. C’est ouvert aux pères mais c’est majoritairement des mères qui participent. C’est difficile pour les mères migrantes, et surtout lorsqu’elles accueillent leur premier bébé en situation de migration, sans repère culturel, sans la famille, sans la langue. Elles se sentent très seules, et souvent dans des situations administratives très complexes. Ce groupe est animé par une psychologue avec une psychomotricienne, et la médiation passe par des objets culturels, comme les berceuses, les comptines, le massage du bébé, etc.. C’est-à-dire en faisant appel à toutes les ressources culturelles pour que les mamans puissent se réapproprier les pratiques de maternage de leur pays d’origine et les articuler aux pratiques de chez nous ; cela donne lieu à des pratiques métissées le plus souvent.

Nous proposons aussi un atelier « massage bébé » à destination des jeunes parents et du bébé, dans lequel se travaille la dimension de l’accueil de l’enfant, le lien mère-enfant par le toucher, le massage, qui fait partie des pratiques du maternage assez répandue dans le monde.

Il y a également un groupe de parole pour les femmes, le BATE PAPO, qui veut dire « causerie » en portugais brésilien. C’est un espace d’échange entre femmes autour des sujets liées à la santé, l’accès aux droits, etc.

D’après votre expérience, qu’est-ce que vient apporter au patient ce travail groupal, par rapport au soin thérapeutique plus classique ? 

Avec mes collègues nous partageons tous l’opinion que ces ateliers sont vraiment très complémentaires au soin psychique. Bien sûr, chaque atelier va avoir sa propre spécificité. Cela va dépendre aussi du profil de l’animateur, qui va être par exemple différent entre une art thérapeute et une artiste peintre.

Je dirai que le travail des ateliers, des groupes, est tout à fait intégré à la dimension du soin.
Ce que nous travaillons, c’est la dimension du « care » : c’est le fait d’être accompagné et porté par différents espaces qui font soin. 
L’institution est soignante par le biais de différents dispositifs complémentaires. C’est l’institution qui soigne. Parfois on ne peut pas faire le même travail dans un espace ou un autre.

Parfois on peut avoir des patients qui sont très empêchés au niveau de l’élaboration psychique, au niveau de la parole. 
Pour certains, le fait d’intégrer un atelier où ils vont pouvoir avoir un autre mode d’expression, par exemple corporelle, artistique, etc, va leur donner une première possibilité d’expression, voire d’élaboration de leurs souffrances ou de leurs traumatismes.

Ces groupes vont être le déclencheur d’une amorce d’élaboration. Souvent, cela a un impact psychique : on voit en psychothérapie des choses qui étaient un peu bloquées et tout à coup il y a une ouverture à partir d’un autre mode d’expression qui n’est pas verbal.

La dimension du groupe va également jouer dans le rapport à l’autre, qui est souvent très difficile. Ces personnes ont eu des parcours de vie très difficile, ont subi des violences intentionnelles, des traumatismes, voire de la torture. L’autre inspire méfiance et peur.

Le fait de se remettre en lien avec d’autres dans un espace contenant, sécurisant, accompagné, leur permet de reprendre confiance en l’autre. Retisser des liens avec autrui va leur permettre dans un second temps, on l’espère, de pouvoir faciliter des liens même à l’extérieur de l’atelier.
Grâce à cet espace transitionnel du groupe, quelque chose dans un lien à l’autre se remet en route. 
On peut prendre du plaisir en étant en lien avec les autres, on ne se sent pas jugé, on se sent en sécurité grâce au cadre. On est contenu, accueilli.

Enfin je dirais que le fait de produire un objet, une œuvre, a également un effet thérapeutique. 
Tous les ateliers, même si ce n’est pas l’objectif, proposent à un moment donné que les productions puissent être montrées au public : exposition des peintures, représentation, restitution des ateliers danse ou écriture dans différents évènements de la ville.

C’est très intéressant parce qu’à chaque fois on voit chez les personnes quelque chose de l’estime de soi, de la fierté d’avoir pu accomplir quelque chose, d’être allé au bout de quelque chose, et de pouvoir le montrer aux autres. Ils sont très fiers. Bien sûr certains sont très inhibés, ils ne sont pas obligés de se mettre en avant, ou vont pouvoir donner leur texte pour que leurs copains les lisent à leur place par exemple. 
La confiance de soi est renforcée. C’est la fierté de montrer quelque chose qui vient de nous, qui parle de nous, et de le partager avec les autres.

En général, lors des inaugurations des expositions de l’atelier peinture, nous l’ouvrons aux participants une heure avant l’ouverture au public. En effet, certains peuvent avoir du mal à être avec autant de monde autour. Après cette ouverture « entre nous », certains restent pour l’ouverture au public et d’autres partent.
Je me souviens, il y a des années, d’une maman très impliquée, et très fière de montrer sa production. Sa petite fille a regardé sa peinture et lui a dit « Maman, c’est un tableau de Picasso ? ». Et la maman était tellement fière de lui dire que c’était elle qui l’avait réalisé !

Vous voyez, ces personnes évoluent dans un contexte difficile, où les parents migrants peuvent être tellement disqualifiés à tous les niveaux, par leur non maitrise de la langue, du système, leur précarité sociale, etc. Souvent, les enfants vont intégrer cette image de leurs parents qui ne savent pas faire.
Ces restitutions des ateliers c’est ainsi une façon de réhabiliter les propres capacités des personnes, pour eux-mêmes mais aussi dans leurs familles. Ça leur redonne confiance.

Je dirais que tous ces espaces de groupe à médiations diverses ce sont des espaces de déploiement de la créativité individuelle et collective, de retissage du lien à soi et à l’autre. Des espaces qui contribuent à soigner les blessures du passé, parfois aussi celles du présent dans un contexte social et politique peu accueillant des personnes migrantes, et a re-donner gout à l’avenir.