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Alain Vanoeteren, directeur du service Ulysse, à Bruxelles

Alain Vanoeteren est directeur et fondateur du service Ulysse, qui propose un accompagnement psychothérapeutique inconditionnel aux personnes exilées en Belgique depuis 2002. Il s’inspire de l’approche de psychothérapie institutionnelle pour créer un environnement thérapeutique dans un contexte de souffrance accrue liée au non-accueil en Belgique, mais aussi une augmentation des cas de torture sur le trajet.

Bonjour Alain, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots, nous expliquer ton parcours ?

Je m’appelle Alain Vanoeteren. Je suis le directeur du service Ulysse. Je suis aussi son fondateur. Cela remonte à la fin de l’année 2002, Ulysse va officiellement fêter ses 20 ans à la fin de l’année.

Je suis psychologue clinicien de formation et j’ai à la fois été inspiré par la psychothérapie institutionnelle, la psychanalyse et la question du normal, du pathologique dans son lien avec la culture.
J’ai aussi eu l’occasion de travailler en coopération et comme formateur sur la thématique de l’antiracisme dans les années 90 en Belgique. C’est en quelque sorte la synthèse de tout cela qui m’a amené à m’intéresser à un public qui présentait des caractéristiques d’altérité, mais sur notre territoire, après avoir connu l’exil.

C’est dans ce contexte là qu’est venu l’idée de créer un dispositif d’accompagnement psychothérapeutique des personnes exilées, qui est le mandat d’Ulysse. C’est-à-dire que nous accompagnons des personnes qui sont encore en précarité de droit au séjour en Belgique et qui présentent conjointement des caractéristiques de souffrance psychique. Donc, étant donné le contrôle des flux migratoires en Belgique et en Europe, ce sont essentiellement des personnes en demande de protection internationale, qu’elles soient encore en procédure ou déboutées (car la demande d’asile est une des seules voix d’accès au territoire). Nous voyons aussi des personnes en situation de clandestinité complète.

Ulysse est un service de santé mentale spécialisé dans l’accompagnement de personnes exilées, basé à Bruxelles.

Quelles sont vos spécificités ? Quels dispositifs proposez-vous exactement ?

Ulysse est un projet imaginé il y a un peu plus de 20 ans et qui a grandement évolué au fil des années.
Depuis 2009 nous sommes un service de santé mentale agréé par la région bruxelloise.
Nous recevons entre 200 et 300 personnes par an pour lesquels nous réalisons environ 5 000 entretiens psychothérapeutiques ou psychiatriques annuels.

Nous avons quelques spécificités :

  • nous travaillons avec interprètes pour environ 1/3 des consultations,
  • nous nous engageons avec les personnes au niveau de leurs statuts juridiques, c’est-à-dire que nous sommes très présents dans l’accompagnement et l’attestation au niveau du CGRA, l’équivalent de l’OFPRA en Belgique,
  • et enfin nous menons des travaux de recherche, de mise en groupe, de mise en commun, pour faciliter le travail interdisciplinaire.

La voute de l’activité à Ulysse, ce sont les entretiens individuels d’accompagnement psychologique, qui sont gratuits. L’interprétariat est aussi, dans l’écrasante majorité des cas, gratuit.
Notre manière de travailler est assez particulière, inspirée par la psychothérapie institutionnelle. C’est-à-dire que pour nous, c’est l’institution qui traite, nous sommes un collectif thérapeutique, et pas un regroupement de thérapeutes spécialisés.

Cela veut dire concrètement qu’un membre de l’institution est responsable d’un dossier d’un patient, que ce membre soit travailleur social ou psychologue de formation, il est considéré comme le clinicien de référence. On ne fait que très rarement la division entre le travail social et le travail psychothérapeutique. C’est un même membre de l’équipe qui fait l’accompagnement sur les deux volets, avec toujours l’institution qui est derrière. C’est-à-dire que c’est l’institution qui est thérapeutique et nous sommes les agents d’un projet institutionnel thérapeutique global.

Nous recevons beaucoup de personnes déboutées ou hors procédure, et nous intervenons dans la prise en charge des frais de déplacements pour que les personnes puissent se rendre chez nous. Nous pensons que le stress du contrôle pour se déplacer chez le psychothérapeute est un peu contre-productif. Toutes ces décisions sont prises en réunion d’équipe, et par le collectif.

En interne, nous avons également deux psychiatres, vers qui le clinicien de référence peut référer en cas de besoin. Par exemple lorsque les symptômes sont invalidants et ne peuvent pas se résoudre uniquement par l’écoute, nous l’associons à un suivi psychiatrique, avec la prescription de médicaments. Près de la moitié de nos patients ont un suivi psychiatrique associé à l’accompagnement psychosocial.

Une autre de nos particularités est que nous travaillons beaucoup en réseau, en lien avec les autres structures. La plupart du temps, c’est pour avoir un soutien (hébergement, service social, espace culturel, avocat). Mais c’est aussi pour avoir une forme de regard, de contrôle envers certaines structures qui ne sont pas vraiment bienveillantes envers nos patients. Nous travaillons avec, mais aussi à côté de nos patients, comme garant de leur droit à un traitement digne, face à un environnement qui peut se révéler pathogène.

La dimension de la mobilité est également importante dans notre travail. Nous accompagnons nos patients dans certains cas, et tout particulièrement lors des interviews de procédure auprès des autorités.

Au fur et à mesure, Ulysse a également développé des activités collectives, qui sont spécifiques soit par leur thème, soit par leur public. Ce sont des moments collectifs de resocialisation en dehors des accompagnements individuels que nous proposons. On distingue :

  • les activités jeunes qui ont lieu certains mercredis après-midi ou pendant les vacances ; c’est la seule activité qui existe en dehors d’un suivi individuel compte tenu des spécificités adolescentaires ;
  • jardins de femme : un groupe bimensuel, caractérisé par la non-mixité, qui se réunit autour du plaisir d’être ensemble et autour des questions de féminité ;
  • le groupe journal : 15 patients environ se réunissent pour réaliser le journal de l’institution ; ce journal paraît deux fois par an, à l’occasion des fêtes d’Ulysse qui réunissent les patients, les salariés et les proches de l’association ;
  • le groupe repère organise des activités socio-culturelles une fois par mois ; il est maintenant doublé par un nouveau groupe, le café-culture, qui se réunit toutes les semaines pour faire le point sur les accès à la culture à Bruxelles et qui facilite l’accès à des places peu chères.

Nous proposons aussi une ou deux fois par an une formation qui réunit une quinzaine de nos patients avec une autre organisation extérieure qui s’occupe de former les services civils volontaires. Là se mélangent des patients d’Ulysse et d’autres personnes intéressées par le volontariat et nous traitons de la question du trajet socio-professionnel et personnel : comment se réhabituer à une société comme celle-ci ?

Enfin depuis 4 ans, nous menons le projet Aïda, une initiative autour des problématiques de périnatalité en exil. Nous travaillons en partenariat avec l’ONE (Œuvre Nationale pour l’Enfance). Ce dispositif permet à deux thérapeutes de recevoir une personne autour des questions associées à la grossesse et la petite enfance dans un contexte d’exil.

Nous sommes aujourd’hui autour de 25 personnes à travailler à Ulysse. Ce qui est assez particulier, c’est que nous sommes tous polyvalents, sauf la personne qui gère l’entretien et notre comptable.
Les ¾ des thérapeutes participent à des activités collectives. Des personnes qui sont dans l’administratif mènent aussi des activités collectives.

Est-ce que tu peux nous en dire plus sur votre orientation en psychothérapie institutionnelle ? D’où vient-elle ?

A la base, c’est une référence utilisée à la mise en place de dispositifs collectifs pour le traitement des personnes psychotiques, des alternatives au fonctionnement asilaire telles qu’elles furent réalisées et théorisées, en France principalement, par François Tosquelles et Jean Oury. Cela part du constat que l’environnement de l’asile entretenait les troubles et augmentait l’aliénation sociale des personnes, que cette aliénation sociale découle en fait du mode de prise en charge des personnes psychotiques, qui ne fait que renforcer les symptômes. Les inventeurs de la psychothérapie institutionnelle ont substitué à l’asile un lieu de vie où les personnes traitées redevenaient des acteurs à part entière (culturellement, économiquement) de leur environnement, ce qui s’est révélé efficace et thérapeutique.

Cela a une résonnance psychique chez les personnes exilées : nous sommes face à des personnes qui vivent dans un environnement social qui les a persécutés au pays et qui les discrimine ici. Et donc c’est pour cela que nous nous sommes inspirés de la psychothérapie institutionnelle : nos patients vivent quelque chose de comparable à ce que ressentent les personnes psychotiques, en ce que le contexte social extérieur s’est révélé et se révèle encore menaçant, maltraitant. Au mieux il les rend invisible et totalement tributaire du bon vouloir des autorités, au pire il perpétue des formes de discrimination et de persécution.

Et donc, même si les personnes exilées ne sont bien sûr, pas pour la plupart psychotiques, on voit que le dispositif qu’on a mis en place, où leur parole n’est pas mise en doute, où une garantie de sécurité leur est assurée, et dont ils sont pour une part les acteurs, les soutient, les soulage, en particulier pour celles et ceux qui souffrent d’un psycho-trauma.

Ulysse existe depuis 20 ans. Est ce qu’il y a une évolution dans les patients que vous recevez depuis les années 2000 ?

En 20 ans ce qui a beaucoup changé pour nos patients c’est que la souffrance liée au non-accueil en Belgique a augmenté. Ce qui a changé aussi, c’est que les trajets pour arriver en Europe sont plus difficiles, parsemés d’embûches, de lieux où les personnes exilées risquent leur vie, sont soumises à des traitements inhumains et dégradants. C’est notamment les cas pour tous les ressortissants d’Afrique sub-saharienne lors de leur passage en Libye. Notons aussi que ces trajets sont aussi plus susceptibles d’être dangereux et violents pour les femmes que pour les hommes.

On constate une augmentation flagrante des cas de torture sur le trajet. Maintenant, les personnes vivent de plus en plus sur le trajet des choses encore plus abominables qu’ils n’en avaient vécu chez eux.
Ça, c’est beaucoup plus fréquent qu’avant, et c’est avec ça que les gens viennent nous voir : comment ils ont été battus par la police, comment ils ont été laissés quatre jours en mer sans qu’aucun bateau ne s’arrête…

En ce moment, je reçois un monsieur camerounais. Il a mis cinq ans pour arriver jusqu’en Belgique. Cinq ans dans ces conditions, ça laisse de grosses traces.

Nous avons aussi reçu des personnes du Burundi qui ont vécu la torture dans leur pays, puis aussi sur la route, dans les Balkans notamment.

Et face à cela, dans votre travail, qu’est ce qui a évolué selon toi depuis les années 2000 ?

En 20 ans, nous avons mûri, et l’institution est devenue plus adulte. Notre équipe est très soudée, nous avons mis en place énormément de moments d’échanges. C’est très important ce bon fonctionnement en équipe, et en particulier dans ce contexte qui est pire qu’avant.

C’est peut-être une des évolutions les plus notables : au fil des ans, la maltraitance d’État va de pire en pire, l’État démissionne et est de plus en plus cynique.
On n’est pas dans un contexte de chasse aux exilés, il n’y a pas de vraie politique positive de rafle, ça n’existe pas en Belgique. Mais par contre, l’État ne fait plus rien, se désengage, démissionne, ne respecte pas les engagements légaux auxquels il est tenu en matière d’accueil.

L’État semble avant tout animé par la peur de montrer à l’opinion publique qu’on en fait trop pour les étrangers, par rapport à une opinion publique qu’il présuppose xénophobe.

Ceci dit, justement, en matière d’initiatives citoyennes il y a aussi de très belles expressions spontanées de soutien aux personnes exilées.
Par exemple actuellement, en Belgique nous vivons une deuxième crise de l’accueil, la première ayant eu lieu en 2015. La plateforme citoyenne s’était alors substituée à l’État pour héberger les personnes exilées à la rue. C’est en train de se reproduire. À Bruxelles et en Belgique francophone en particulier.

Ce genre d’initiative très suivie empêche aussi les autorités de se positionner dans un discours complètement xénophobe. Mais l’État reste dans l’inaction, ne fait rien pour héberger toutes ces personnes à la rue, en demande d’asile, et ce malgré les condamnations des cours de justice nationales et européennes.
Par exemple, un squat de 1000 personnes vient d’être vidé à Bruxelles, où la plupart des habitants sont en demande d’asile : des centaines d’entre eux n’ont pas été relogés par l’État.

Est-ce que cette détérioration du contexte change notre boulot ? C’est difficile à dire, je ne sais pas. En tous cas le type d’accueil inconditionnel que l’on propose est plus que jamais nécessaire.