John Williams, Stoner, 2012, p.333.
Les années de guerre se mélangèrent entre elles et Stoner les traversa comme il aurait traversé un orage terrible. Tête baissée, mâchoires contractées, l’esprit rivé sur le prochain pas, et le suivant, et le suivant encore. Mais, sous cette endurance stoïque et ce flegme apparent, se murait un homme profondément divisé. Une part de lui abhorrait ce gâchis et cette folie meurtrière qui dévastait ce que l’être humain avait de plus précieux. [...]
Pourtant, l’idée de sacrifice qui sous-tendait toute cette folie n’en finissait pas de le troubler. Il se découvrit une capacité de violence qu’il ignorait couver. Il avait dans la bouche, le goût du sang, la joie amère de la destruction et l’appétence de la mort. Il s’en trouva honteux et fier à la fois. Oui, honteux et fier, mais surtout amèrement déçu. Il se décevait lui-même comme le décevait son monde et son époque ; il en était.