Jaume Cabré, Confiteor, 2013, p. 652
Je comprends que vous parliez ainsi : on ne doit pas pouvoir s’ôter ça de la tête. Voilà ce que j’ai cru de Mathias Alpaerts : sa douleur, c’était ça, et s’être écarté quand il allait recevoir un coup de crosse qui a causé la mort d’un enfant. Ou ne pas avoir donné un croûton de pain à un compagnon : ses grands péchés lui rongeaient l’âme.
—  Comme Primo Levi ?
—  C’était la première fois de l’après-midi que Bernat ne m’insultait pas. Je le regardai bouche bée de surprise et il poursuivit : je veux dire qu’il s’est suicidé alors qu’il était âgé. Il aurait pu le faire avant, dès le moment où il est sorti de l’horreur. Ou Paul Celan, qui a attendu des années et des années.
—  Ils ne se sont pas suicidés parce qu’ils avaient connu l’horreur, mais parce qu’il l’avaient écrite
—  Je ne te saisis pas.
—  Ils l’avaient écrite ; ils pouvaient mourir. Je vois ça comme ça. Mais il y a autre chose : ils se sont rendu compte qu’écrire c’est revivre, et passer des années à revivre l’enfer, c’est insupportable. Ils sont morts d’avoir écrit l’horreur qu’ils avaient vécue. Et à la fin, toute cette douleur et toute cette paniques réduites à mille pages ou à deux mille vers ; faire tenir tant de douleur dans quelques centimètres carrés de papier imprimé, cela à l’air d’un sarcasme