Susan Sontag, Sur la Photographie, 1983, p. 33-34
« Les photographies produisent un choc dans la mesure où elles montrent du jamais vu.
Malheureusement, la barre ne cesse d’être relevée, en partie à cause de la prolifération même de ces images de l’horreur. La première rencontre que l’on fait de l’inventaire photographique de l’horreur absolue est comme une révélation, le prototype moderne de la révélation : une épiphanie négative. Ce furent, pour moi, les photographies de Bergen- Belsen et de Dachau que je découvris par hasard chez un libraire de Santa Monica en juillet 1945. Rien de ce que j’ai vu depuis, en photo ou en vrai, ne m’a atteinte de façon aussi aigüe, profonde et instantanée. De fait, il ne me semble pas absurde de diviser ma vie en deux époques : celle qui a précédé et celle qui a suivi le jour où j’ai vu ces photographies (j’avais alors douze ans), bien qu’il me fallut encore plusieurs années avant de pouvoir comprendre complètement leur signification. A quoi bon les avoir vues ? Ce n’étaient que des photos : photos d’un événement dont j’avais à peine entendu parler et auquel je ne pouvais rien changer, d’une souffrance que je ne pouvais en rien soulager. Quand j’ai regardé ces photos, quelque chose s’est brisé. Une limite avait été atteinte, et qui n’était pas seulement celle de l’horreur ; je me sentis irrémédiablement endeuillée, blessée, mais une partie de mes sentiments commença à se raidir ; ce fut la fin de quelque chose ; ce fut le début de larmes que je n’ai pas fini de verser. »