Stefan Zweig, Erasme. Grandeur et décadence d’une idée, 1988, p.112.
Mais déjà Erasme apprend – il y a presque cinq cents ans de cela – combien un défenseur acharné de la paix doit peu compter sur la gratitude et l’approbation des hommes : « C’est à croire que c’est une grossièreté, une extravagance et une hérésie de parler contre la guerre » ; ce qui ne l’empêche pas de déclencher ses attaques contre le bellicisme des princes avec une inébranlable fermeté, à une époque où règnent la violence et la loi du plus fort. Pour lui Cicéron est dans le vrai lorsqu’il dit « qu’une paix injuste vaut encore mieux que la plus juste des guerres », et ce lutteur solitaire cite contre la guerre une foule d’arguments dans lesquels on pourrait aujourd’hui encore puiser avec profit. « Que les animaux s’attaquent entre eux, s’écrie-t-il, je le comprends, je les excuse, en raison de leur ignorance, mais les hommes devraient reconnaître que la guerre en soi est obligatoirement injuste, car ordinairement elle n’atteint pas ceux qui l’allument et la déclarent, mais pèse presque toujours de tout son poids sur les innocents, sur le pauvre peuple à qui ne profitent ni les victoires ni les défaites. Elle frappe la plupart du temps ceux qui n’y sont pour rien et même quand la guerre connait le succès le plus heureux, le bonheur des uns n’est que dommage et ruine pour les autres ». Il ne faut donc jamais joindre l’idée de guerre à celle de justice ; et puis demande-t-il ensuite, comment donc pourrait-elle être juste ?