Michael Chabon, Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay, 2003, p. 566-567
Pour lui qui avait perdu sa mère, son père, son frère, son grand-père, les amis et les ennemis de sa jeunesse, son maître bien-aimé Bernard Kornblum, sa ville natale, son histoire – sa maison –, l’habituelle accusation portée contre les comics books, selon laquelle ils n’offraient qu’une facile échappatoire à la réalité, semblait au contraire un puissant argument en leur faveur. Au cours de sa vie il s’était déjà échappé de cordes, de chaines, de caisses, de sacs et de cageots, de menottes et de fers, de pays et de régimes, des bras d’une femme qui l’aimait, d’accidents d’avions, d’une opiomanie et de tout un continent gelé bien décidé à provoquer sa mort. La fuite de la réalité était un noble défi, estimait-il, surtout juste après la guerre.