Jean Bertrand Pontalis, En marge des nuits, 2010, p. 40.

Quand la nuit cesse d’être romantique

Michaux : La nuit remue. Elle remue les images, elle remue la mémoire, elle met à mal la logique, elle bouscule la pensée en la libérant de son arrimage à la réalité que nous impose le jour et à laquelle tant bien que mal nous consentons à nous soumettre.
Pourtant, l’éloge romantique de la nuit nous est désormais interdit par le siècle que nous
venons de traverser, celui de Nacht und Nebel, « Nuit et Brouillard ». Cette nuit-là nie
l’humanité. Elle est criminelle, meurtrière, elle est le temps des assassins. Loin alors d’ouvrir les portes du rêve, elle pourrait bien les fermer à jamais et ne laisser place qu’à l’angoisse, despotique, disait Baudelaire.
Quand la nuit écrase le monde, comme les plus redoutables de nos cauchemars, ceux dont nous sortons tremblants dans un cri d’effroi, paraissent inconsistants, irréels, face aux ténèbres devenues réalité !