Bernard Schlink, Le Liseur, 1996, pp. 202-204
Seulement voilà : fuir n’est pas seulement partir, c’est aussi arriver quelque part. Et le passé où je me retrouvai en tant qu’historien du droit n’était pas moins vivant que le présent. Et contrairement à ce que pourrait penser le profane, l’historien ne se contente pas d’observer seulement cette vie passée tout en prenant part à la vie présente. Faire de l’histoire consiste à lancer des passerelles entre le passé et le présent, à observer les deux rives et à être actif de part et d’autre. L’un de mes domaines de recherche se trouva bientôt être le droit sous le Troisième Reich, et là il est particulièrement manifeste que passé et présent confluent en une seule et même réalité vivante. En la matière, la fuite ne consiste pas à s’occuper du passé, mais à se concentrer résolument sur le présent et l’avenir en étant aveugle à l’héritage dont nous sommes marqués et avec lequel nous devons vivre. […]
Je relisais à l’époque l’Odyssée que j’avais lue au lycée et dont je me souvenais comme de l’histoire d’un retour au pays. Mais ce n’est pas l’histoire d’un retour au pays. Comment voudrait-on d’ailleurs que les Grecs, qui savaient qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, aient cru à un tel retour ? Ulysse ne revient pas pour rester, mais pour repartir. _ L’Odyssée est l’histoire d’un mouvement qui à la fois vise un but et n’en a pas, une histoire de succès vains. Tout comme l’histoire du droit.