Citations

"Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir."

René Char, La Parole en archipel (1962).
La littérature générale recèle à l’intérieur de ses textes, des passages, des fragments qui sont des évocations, des considérations, des témoignages sur les thèmes de la guerre, du traumatisme, de l’exil... autant de citations explicites ou implicites serties dans des romans, des récits, des poèmes... autant d’œuvres issues du patrimoine universel. Nous vous proposons quelques extraits repérés au fil de nos lectures...


Elle était reine des Lombards par le sang maternel, et à présent par la supplique qui lui était adressée. Ces hommes valeureux et puissants lui demandaient un avenir en somme. Oui, c’est cela qu’ils demandaient. Ils étaient comme des orphelins, perdus dans ce pays qui n’était pas le leur et dont ils s’arrachaient les dépouilles, faute de savoir qu’en faire d’autre. La plupart n’en avaient même pas appris la langue, elle avait vu certains d’entre eux molester ou rosser leurs interprètes, redoutant les mensonges et les ruses locales. Ce qui ne servait évidemment à rien. Ils ne savaient pas s’y prendre. Ils étaient devant le vide, ils ne savaient que devenir.
Alors sa peur s’atténua, et ce fut un orgueil qui doucement vint en prendre la place. Elle se souvint de sa mère – « Nous sommes des prisonnières… » - et de sa sourde révolte contre cette résignation. La Providence mettait à présent à portée de sa main cette revanche dont elle avait si souvent rêvé. Dans le sein fragile de ses dix-sept ans, Théolinda conçut qu’elle relèverait le défi. Elle n’avait plus qu’à être reine.
Et elle commença aussitôt de sentir ce que toute domination comporte de solitude.

François Taillandier, L’Écriture du monde, 2013, p. 206-207.

Combien de temps sont-ils restés assis de la sorte après l’annonce, affaissés au bord de leurs chaises, pris dans une expérience mentale dont leur corps jusque là n’avait pas la moindre idée ? Combien de temps leur faudra-t-il pour venir se placer sous le régime de la mort ? Pour l’heure, ce qu’ils ressentent ne parvient pas à trouver de traduction possible mais les foudroie dans un langage qui précède le langage, un langage impartageable, d’avant les mots et d’avant la grammaire, qui est peut-être l’autre nom de la douleur, ils ne peuvent s’y soustraire, ils ne peuvent lui substituer aucune description, ils ne peuvent en reconstruire aucune image, ils sont à la fois coupés d’eux-mêmes et coupés du monde qui les entoure.

Maylis de KERANGAL, Réparer les vivants, 2013, p. 74.

- Qui est là ? Es-tu venu me torturer encore, Yara ? Ne cesseras-tu donc jamais ? Oh ! Yag- Kosha, n’y a t-il pas de fin à l’agonie ? Des larmes roulèrent des orbites sans regard ; ayant posé les yeux sur les membres étendus sur le divan de marbre, Conan sut que le monstre ne se lèverait pas pour l’attaquer. Il reconnut les stigmates du chevalet et du fer rouge et, malgré son courage et sa témérité, il demeura interdit à la vue des vestiges atrocement déformés de ce qui avait été autrefois des membres pareils aux siens. Et soudain toute sa crainte et sa répulsion l’abandonnèrent, pour faire place à une immense pitié. Quel était ce monstre ? Conan ne pouvait le savoir, mais les preuves de ses souffrances étaient si terribles et si navrantes qu’une étrange et douloureuse tristesse envahit le Cimmérien, sans qu’il en sût la cause. Il sentit seulement qu’il était le témoin d’une tragédie cosmique, et fut pris de honte, comme s’il eût à répondre de la culpabilité d’une race entière.
- Je ne suis pas Yara, dit-il. Je ne suis qu’un voleur. Je ne te ferai pas de mal.

Robert E. Howard – L. Sprague de Camp – Lin Carter, Conan, 1972, p.62-63.

A force de rouler à travers les hommes et les pays, d’en observer les coutumes contraires, ses idées se modifièrent et il devint sceptique. Il n’eut plus de notions fixes sur le juste et sur l’injuste, en voyant taxer de crime dans un pays ce qui était vertu dans un autre. Au contact perpétuel des intérêts, son cœur se refroidit, se contracta, se dessécha. Le sang des Grandet ne faillit point à sa destinée. Charles devint dur, âpre à la curée. Il vendit des Chinois, des Nègres, des nids d’hirondelles, des enfants, des artistes ; il fit l’usure en grand. L’habitude de frauder les droits de douane le rendit moins scrupuleux sur les Droits de l’Homme. Il allait alors à Saint Thomas [1] acheter à vil prix les marchandises volées par les pirates, et les portait sur les places où elles manquaient. Si la noble et pure figure d’Eugénie l’accompagnant dans son premier voyage comme cette image de Vierge que mettent sur leur vaisseau les marins espagnols, et s’il s’attribua ses premiers succès à la magique influence des vœux et des prières de cette douce fille ; plus tard, les Négresses, les Mulâtresses, les Blanches, les Javanaises, les Almées [2], ses orgies de toutes les couleurs, et les aventures qu’il eut en divers pays effacèrent complètement le souvenir de sa cousine, de Saumur, de la maison, du banc, du baiser pris dans le couloir.

Honoré Balzac, Eugénie Grandet, 1983, p. 243.

Tullio se remit à parler de son traumatisme, qui était aussi sa principale distraction. Il avait étudié l’anatomie de la jambe et du pied. Il m’expliqua en riant que, pour peu qu’on marchât à bonne allure, la durée d’un pas n’excède pas une demi-seconde, et que, pendant cette demi-seconde, cinquante-quatre muscles entrent en jeu : pas un de moins ! Ma pensée chavira et tout aussitôt se porta à mes jambes pour y chercher la monstrueuse machine. Elle la trouva. _ Bien sûr je ne distinguai pas les cinquante-quatre rouages, mais j’eus conscience d’une complication inextricable d’où mon attention tendue bannissait toute ordonnance.
Je sortis du café en boitant et, plusieurs jours durant, je boitai. Marcher était devenu pour moi un exercice fatigant, douloureux même. Il me semblait que l’huile manquait à cet enchevêtrement d’organes et qu’ils s’usaient l’un contre l’autre à chaque mouvement. Quelques jours après, je fus atteint d‘un mal plus grave qui me fit oublier le premier. N’empêche qu’aujourd’hui encore, si quelqu’un me regarde marcher, les cinquante-quatre mouvements s’embarrassent et j’ai l’impression que je vais tomber.

Italo Svevo, La Conscience de Zeno, 1973, p. 135.

Sinon, comment être des deux côtés à la fois ? Etre dans l’événement, le vivre et en même temps le regarder, le fixer sur la pellicule.
Les grandes photos, les photos fortes qui racontent la mort, sont des photos de guerre, des photos qui racontent des morts violentes.
Les victimes qui gisent au sol, le visage tourné vers les étoiles, si on connaît leurs noms et ceux de leurs enfants, si on connaît la femme qui découvre le corps de son mari au cours d’une guerre civile et l’enfant affamé auprès de sa mère morte, ne cesse-t-on pas à l’instant même d’être photographe ? Alors pour ne pas cesser de l’être, on ne s’arrête pas, on avance avec les cris on laisse ses émotions derrière soi et on continue à faire des photos fortes qui peut-être témoigneront des malheurs du monde.

Robert Bober, Quoi de neuf sur la guerre ?, 1995, p. 223.

Ou c’est peut-être le passé qui est plus petit qu’on ne le croyait.
J’espère bien que cette dernière phrase veut dire quelque chose, car pendant un instant, elle a bien failli m’impressionner.
A ce propos, il y a de toute manière beaucoup de tristesse dans L’Iliade. Oui, toute cette mort. Tous ces gens plongés dedans jusqu’au cou, et si désespérés.
Et puis, tout ça est si ancien, et disparu à jamais.
Sur la route d’une de ses conquêtes, Alexandre le Grand en personne s’est un jour arrêté à Troie, pour déposer des fleurs sur la tombe d’Achille.
Bien sûr, cette vielle guerre avait l’air plus proche qu’elle ne le semble aujourd’hui.
Pourtant à l’époque d’Alexandre, ça faisait presque mille ans.
J’ai bien de mal à concevoir ça quand j’y songe.
Jules César a fleuri la tombe d’Achille, lui aussi. Mais c’était trois cents ans seulement après Alexandre.
Quand je dis seulement, je pense que je veux dire que c’était aussi proche que de Shakespeare à maintenant, mettons.

David Markson, La Maîtresse de Wittgenstein, 1991, p. 156.

Chapitre LI
Le rouge des panaches et des enseignes allant sur l’azur de pierre, les colonnes d’Alexandre souffrirent-elles tous les déserts pour mériter la gloire athénienne ou est-ce que les empires existent en mémoire des morts qui les élevèrent ?
De toutes les formes que prend l’aspiration de l’homme (le désir la plus haute) il n’en est pas qui ne se pare, et son objet ; dans les villes qu’ils conquirent, ocres et fermées sur leur silence de feu, les meilleurs remerciaient les dieux de leurs prises, criant qu’ils les avaient guidés et que c’était d’eux qu’ils prenaient contre les corps des captives le laurier des victoires.
Au départ, les symboles du courage, les enseignes rouges des cohortes, allaient devant, accompagnant sur l’azur l’or éclatant des sonneries, couleurs et airs neufs.

Marc Cholodenko, Cent chants à l’adresse de ses frères , 1975, p. 73.

Des causes des monstres
Les causes des monstres sont plusieurs. La première est la gloire de Dieu. La seconde, son ire. La troisième, la trop grande quantité de semence. La quatrième, la trop petite quantité. La cinquième, l’imagination. La sixième, l’angustie ou petitesse de la matrice. La septième, l’assiette indécente de la mère, comme, estant grosse, s’est tenue trop longuement assise les cuisses croisées ou serrees contre le ventre. La huictième, par cheute, ou coups donnez contre le ventre de la mère estant grosse d’enfant. La neufième, par maladies hereditaires ou accidentales. La dixième, par pourriture ou corruption de la semence. L’onzième, par mixtion, ou meslange de semence. La douzième, par l’artifice des meschans belistres de l’ostiere. La treizième, par les Demons ou Diables.

Ambroise Paré, Des monstres et prodiges, 2005 p. 37.

Quand j’étais étudiante j’ai fait de la biologie. J’ai appris que pour faire leurs expériences les savants prennent un groupe – de bactéries, de souris, d’humains – et soumettent ce groupe à certaines conditions. Ils comparent les résultats obtenus avec ceux sur un deuxième groupe qui n’a subi aucune modification. Ce deuxième groupe s’appelle groupe témoin. C’est ce groupe témoin qui permet au chercheur de mesurer l’effet de son expérience. De juger de l’importance de ce qui s’est produit. Dans l’histoire il n’y a pas de groupes témoins. Il n’y a personne pour nous dire ce qui aurait pu se passer. On se lamente sur ce qui aurait pu se passer mais il n’y a pas d’aurait-pu-se-passer. Il n’y en a jamais eu. C’est une vérité admise que ceux qui ne connaissent pas l’histoire sont condamnés à la répéter. Je ne crois pas que le fait de connaître puisse nous sauver. Ce qu’il y a de constant dans l’histoire c’est la cupidité et la bêtise et un amour du sang et c’est une chose que même Dieu – qui connaît tout ce qui peut être connu – semble impuissant à changer

Cormac McCarthy, De si jolis chevaux, 1998, p.269.

J’ai passé une nuit horrible. A peine m’assoupissais-je sur mon tabouret que des images de sang et d’égorgement me venaient à l’esprit. Je voyais Honoré ouvrir la bouche sur moi comme pour m’embrasser, et me mordre sauvagement dans le lard. Je voyais les clients faire mine de manger des fleurs de mon décolleté et planter leurs dents dans mon cou. Je voyais le directeur arracher ma blouse et hurler de rire en découvrant six tétines au lieu de mes deux seins. C’est ce cauchemar-là qui m’a fait me réveiller en sursaut. J’ai couru vomir à la salle de bains, mais l’odeur des rillettes m’a soulevé le cœur encore plus. Ça m’a fait comme si mon intérieur se retournait, le ventre, les tripes, les boyaux, tout à l’extérieur comme un gant à l’envers. J’ai vomi sans pouvoir m’arrêter pendant plusieurs minutes. Après j’ai ressenti le besoin urgent de me laver. Je me suis frottée sur tout le corps, savonnée dans les moindres recoins, je voulais enlever tout ça.

Marie Darrieussecq, Truismes, 1998, p. 52

Seulement voilà : fuir n’est pas seulement partir, c’est aussi arriver quelque part. Et le passé où je me retrouvai en tant qu’historien du droit n’était pas moins vivant que le présent. Et contrairement à ce que pourrait penser le profane, l’historien ne se contente pas d’observer seulement cette vie passée tout en prenant part à la vie présente. Faire de l’histoire consiste à lancer des passerelles entre le passé et le présent, à observer les deux rives et à être actif de part et d’autre. L’un de mes domaines de recherche se trouva bientôt être le droit sous le Troisième Reich, et là il est particulièrement manifeste que passé et présent confluent en une seule et même réalité vivante. En la matière, la fuite ne consiste pas à s’occuper du passé, mais à se concentrer résolument sur le présent et l’avenir en étant aveugle à l’héritage dont nous sommes marqués et avec lequel nous devons vivre. […]
Je relisais à l’époque l’Odyssée que j’avais lue au lycée et dont je me souvenais comme de l’histoire d’un retour au pays. Mais ce n’est pas l’histoire d’un retour au pays. Comment voudrait-on d’ailleurs que les Grecs, qui savaient qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, aient cru à un tel retour ? Ulysse ne revient pas pour rester, mais pour repartir. _ L’Odyssée est l’histoire d’un mouvement qui à la fois vise un but et n’en a pas, une histoire de succès vains. Tout comme l’histoire du droit.

Bernard Schlink, Le Liseur, 1996, pp. 202-204

Un régime révolutionnaire dès lors qu’il existe, et quel que soit le but qu’il vise ou l’idée qui l’inspire, n’est, matériellement, qu’une chose et une seule : un régime révolutionnaire. Or, un régime révolutionnaire est l’équivalent d’une dictature de guerre ou, en termes plus clairs, d’un régime militaire et despotique, puisqu’il est imposé par une fraction de la société à la société toute entière ; je parle de la fraction qui s’est séparée révolutionnairement du pouvoir. Résultat ? Eh bien, ceux qui s’adaptent à ce régime – qui n’est, de façon matérielle et immédiate, qu’un régime militaire et despotique – s’adaptent du même coup à un régime militaire et despotique. Autrement dit, l’idée qui inspirait les révolutionnaires, le but qu’ils visaient, ont totalement disparu de la réalité sociale, envahie complètement par un phénomène qui relève de la guerre. Finalement, ce qui sort d’une dictature militaire – et plus longue sera cette dictature, plus évident sera le résultat - c’est une société guerrière de type dictatorial, c’est à dire un despotisme militaire. Il en a toujours été ainsi, et il ne peut en aller autrement. Je ne suis pas très fort en histoire, mais ce que j’en sais confirme ce que je dis, et ne peut que le confirmer. Qu’est-ce qui est sorti des troubles politiques à Rome ? L’Empire romain et son despotisme militaire. Qu’est-ce qui est sorti de la Révolution française ? Napoléon et son despotisme militaire. Et vous verrez ce qui sortira de la Révolution russe … Quelque chose qui va retarder de plusieurs dizaines d’années la naissance de la société libre [3]

Fernando Pessoa, Le Banquier anarchiste, 2000, pp. 26-27

La vie c’est comme une dent
D’abord on n’y a pas pensé
On s’est contenté de mâcher
Et puis ça se gâte soudain

Ça vous fait mal
Et on y tient
Et on la soigne
Et les soucis

Et pour qu’on soit vraiment guéri
Il faut vous l’arracher la vie

Boris Vian, Je voudrais pas crever, 1996, p.17

J’ai fait ma demande de passeport. A Buenos Aires, on doit le retirer auprès des services de police. Un jour je reçois par courrier l’ordre de me rendre à la Section spéciale des activités anti-argentines. Heureusement que j’ai pu intercepter la convocation pour éviter à mes parents de s’inquiéter, mais je n’en menais pas large ! Le régime de Perón était redoutable. Il utilisait les concierges comme indics du ministère de l’Intérieur. Il suffisait qu’il y ait plus de quatre personnes chez moi pour qu’ils croient que nous préparions une conspiration, alors que nous parlions de musique ou de sujets inoffensifs. La Section spéciale était connue pour ses tortionnaires : ils passaient des tangos très forts pour couvrir les cris des torturés.

J’ai téléphoné à un ami avocat, plus âgé ; il avait des contacts avec le gouvernement. Je lui ai dit que je redoutais de me rendre à la Section spéciale. Il m’a persuadé d’y aller. Il m’attendrait dans un café juste en face. Je devais y être à dix heures du matin ; si je n’étais pas ressorti au bout de deux heures, il passerait un coup de fil à quelqu’un. Je rentre dans le bâtiment en tremblant, prends l’ascenseur, tombe sur un couloir avec des bancs devant chaque bureau, un policier en uniforme devant chaque entrée. Je prend un numéro et attends. A un moment, le son du tango me parvient du sous-sol. J’étais prêt à tout annuler, à renoncer à la France ! C’est mon tour. Dans la pièce – au mur, une photo de Perón et d’Evita -, un type à moustaches, habillé de gris avec des bottes, me prie de m’assoir. Il me demande si je connais telle personne. « Non. » Je tremblais. Et telle autre. « Oui, c’était l’un de mes camarades dans le secondaire. »
« Tu sais qu’il est membre du Parti communiste ? »
« Non, je ne le savais pas. »
« Et lui tu le connais ? »
« Oui. »
« Comment l’as-tu connu ? »
« A la fac de droit. Il tape les cours des professeurs et je lui en achète des copies. »
« Tu sais qu’il est anarchiste. »
« Non. »
Il y avait une organisation anarchiste à Buenos Aires ; je croyais qu’elle avait disparu. Le F.O.R.C.A. Je ne me mêlais pas de politique, même si la situation était mauvaise. Je pensais que cela ne pouvait pas mener à grand-chose. [… ]

Donc, le type m’interroge toujours. Je me rends compte qu’il pose des questions au hasard. Convaincu finalement que je ne savais rien, il me dit en me tutoyant familièrement : « Tu as demandé un passeport, pourquoi ? » je réponds que c’est pour voyager en France. « Pour y faire quoi ? » Je lui montre ma lettre d’admission au conservatoire. « Il n’y à pas de bonnes écoles en Argentine ? » Là j’ai été inspiré. Connaissant le chauvinisme de l’administration de Perón, j’ai fait mon numéro : « Vous vous rendez compte, l’honneur que c’est, pour un argentin, d’être admis dans l’une des institutions les plus prestigieuses du monde ! « Il me regarde, ouvre le tiroir du bureau ; je vois mon passeport. Il le tamponne et le signe.

Lalo Schifrin, Lalo Schifrin, entretien avec Georges Michel, 2005, pp. 58-59.

« Une fois je fis un vœu, dit Don Juan, et le son de sa voix me fit tressaillir.
« Je promis à mon père que j’allais vivre pour détruire mes assassins. Pendant des années cette promesse demeura avec moi. Maintenant elle est changée. Je ne suis plus intéressé à détruire qui que ce soit. Je n’éprouve pas de haine envers les Mexicains. Je ne hais personne. J’ai appris que les innombrables chemins que chacun dans sa vie traverse sont tous égaux. A la fin, oppresseurs et opprimés se retrouvent, et la seule chose qui l’emporte reste que la vie fut en tout trop courte pour les uns comme pour les autres. Aujourd’hui je suis triste non pas à cause de la manière dont mon père et ma mère sont morts. Je me sens triste parce qu’ils étaient Indiens. Ils vécurent comme des Indiens et ils moururent comme des Indiens. Jamais ils ne surent qu’avant toute chose ils étaient des hommes. »

Carlos Castaneda, Les Enseignements d’un sorcier Yaqui, 1973, p. 142.

Frère Jean, le visage tordu comme lorsqu’on s’attend à avoir mal, risqua une question : « Ne donne-t-on pas aux accusés l’opportunité d’avouer ? S’ils avouaient avant la Question … »
- « Il ne peut y avoir d’aveu » l’interrompit l’autre, « sans contrainte. Et rien ne peut s’opposer à l’évidence spectrale, qui, par définition, invalide l’innocence des accusés. » Ses yeux allèrent se fixer sur une poulie d’où pendait une corde. « La confession, » reprit-il, « doit être sincère. Elle doit venir du cœur. De faux aveux, faits dans le but d’éviter la douleur de la Question, sont aussi inutiles à l’Eglise qu’ils le sont à Dieu. Notre but est de sauver les âmes de ces pauvres malheureux qui sont à notre charge, et ce, si nécessaire, en brisant leur corps. Comparé à cela, tout le reste n’est que paille emportée par le vent. »

Keith Roberts, Pavane, 1971, p. 346.

Deux ans passèrent. Quand il rentra, je m’attendais à retrouver mon fils mais ce fut un garçon prématurément vieilli qui revint. Plus tard, des mois plus tard, le regard fixe comme s’il n’avait vu là-bas que folie et horreur, il se mit à nous raconter …
Les villages brûlés au napalm, les paysans ligotés, les enfants pleurant et appelant leur mère … impossible de dormir la nuit. Des rats gros comme des chats leur grimpaient dessus. Deux de ses copains avaient été tués tandis qu’ils déjeunaient … ils s’étaient soudain écroulés parmi les boites de corned beef.
« Combien de temps crois-tu qu’il me faudra pour retrouver le sommeil, papa ? » me demanda-t-il.

Jerry Lewis, Dr Jerry et Mr Lewis, 1983 pp. 221-222.

Mais déjà Erasme apprend – il y a presque cinq cents ans de cela – combien un défenseur acharné de la paix doit peu compter sur la gratitude et l’approbation des hommes : « C’est à croire que c’est une grossièreté, une extravagance et une hérésie de parler contre la guerre » ; ce qui ne l’empêche pas de déclencher ses attaques contre le bellicisme des princes avec une inébranlable fermeté, à une époque où règnent la violence et la loi du plus fort. Pour lui Cicéron est dans le vrai lorsqu’il dit « qu’une paix injuste vaut encore mieux que la plus juste des guerres », et ce lutteur solitaire cite contre la guerre une foule d’arguments dans lesquels on pourrait aujourd’hui encore puiser avec profit. « Que les animaux s’attaquent entre eux, s’écrie-t-il, je le comprends, je les excuse, en raison de leur ignorance, mais les hommes devraient reconnaître que la guerre en soi est obligatoirement injuste, car ordinairement elle n’atteint pas ceux qui l’allument et la déclarent, mais pèse presque toujours de tout son poids sur les innocents, sur le pauvre peuple à qui ne profitent ni les victoires ni les défaites. Elle frappe la plupart du temps ceux qui n’y sont pour rien et même quand la guerre connait le succès le plus heureux, le bonheur des uns n’est que dommage et ruine pour les autres ». Il ne faut donc jamais joindre l’idée de guerre à celle de justice ; et puis demande-t-il ensuite, comment donc pourrait-elle être juste ?

Stefan Zweig, Erasme. Grandeur et décadence d’une idée, 1988, p.112.

A l’homme de guerre se substitua le savant. Une île du Pacifique lui servit à établir ses chantiers, et, là un bateau sous-marin fut construit sur ses plans. L’électricité, dont, par des moyens qui seront connus un jour, il avait su utiliser l’incommensurable force mécanique, et qu’il puisait à d’intarissables sources, fut employée à toutes les nécessités de son appareil flottant, comme force motrice, force éclairante, force calorifique. La mer, avec ses trésors infinis, ses myriades de poissons, ses moissons de varechs et de sargasses, ses énormes mammifères, et non seulement tout ce que la nature y entretenait, mais aussi tout ce que les hommes y avaient perdu, suffit amplement aux besoins du prince et de son équipage – et ce fut l’accomplissement de son plus vif désir, puisqu’il ne voulait plus avoir aucune communication avec la terre. Il nomma son appareil sous-marin le Nautilus, il s’appela le capitaine Nemo, et il disparut sous les mers.

Jules Verne, L’île mystérieuse, 1966, p. 805.

- Je refuse ! répondis-je, et aucun supplice ne me forcerait à le faire. Créer un autre être, pareil à toi, et dont la cruauté réunie à la tienne pourrait ravager le monde ! Va-t’ en ! Je t’ai répondu ; tu peux me torturer, mais je n’y consentirai jamais.
- Tu as tort répondit le démon. Au lieu de te menacer, je veux raisonner avec toi. Je suis méchant parce que je suis malheureux. Ne suis-je pas repoussé et haï par tous les humains ? Pourquoi devrai-je plaindre les hommes plus qu’ils ne me plaignent ? Tu ne dirais pas que c’est un crime si tu me jetais dans une de ces crevasses de glace et si tu brisais mon corps qui est l’ouvrage de tes mains. Dois-je respecter les hommes qui me méprisent ? Qu’ils vivent avec moi et me traitent avec bonté et, au lieu de leur faire du mal, je leur ferai tout le bien possible avec des larmes de gratitude. Mais cela ne peut pas être. Pourtant je ne me soumettrai pas à un esclavage abject. Je me vengerai des outrages reçus : si je ne peux pas inspirer l’amour, j’inspirerai la peur ! Toi surtout, prends garde à ma haine, je travaillerai à ta perte et je ne cesserai que lorsque j’aurai brisé ton cœur et que tu maudiras l’heure de ta naissance.

Mary Shelley, Frankenstein, 1970, p. 218.

Et encore maintenant, quand j’entends dire « des millions de juifs », il me semble qu’on pourrait se contraindre, par respect, à tenir compte du silence des morts : tous n’étaient pas religieux. Alors il me semblerait plus décent de dire : des millions d’humains qu’on a envoyés à la mort pour la raison, ou plutôt le prétexte, qu’ils étaient juifs. Parce que pour massacrer des millions de gens je ne vois pas quel autre mot il peut y avoir, dans la langue, que « prétexte ». Et personne, personne, n’est élu pour mourir dans une chambre à gaz.

Marie Depussé, Les Morts ne savent rien, 2006, p.75.

Le 4 décembre, le jour de la Sainte-Barbara, trois vagues successives nous submergèrent, faisant vaciller encore davantage le malheureux navire. Malgré notre effroi, nos reprîmes courage, nous jetant dans l’eau jusqu’à mi-corps afin de le vider de ce chargement superflu. Le 7 décembre, la tempête redoubla. A 2 heures, le navire fut à nouveau inondé. Il se renversa du côté sous le vent et, comme plus rien ne faisait contrepoids, l’eau s’y engouffra de façon effrayante. Voyant notre fin approcher et ne sachant plus que faire, nous recommandâmes nos âmes à Dieu. Je craignais tellement de me noyer que je me fis apporter de l’eau, dont je bus des quantités incroyables. Je pensais qu’en remplissant mon estomac et mon ventre, la mer ne pourrait plus y pénétrer, ce qui, tout bien considéré, était une idée fausse et insensée.

Pietro Quérini, Naufragés, 2005, p. 18.

« Les grands pontes rendaient pauvreté et racisme responsables du crime. Ils avaient raison. Je voyais pour ma part le crime comme un fléau moral aux origines totalement empathiques. Le crime, c’était l’énergie mâle détournée. Le crime était une aspiration de masse à l’abdication béate. Le crime était une aspiration romantique ayant mal tourné. Le crime était le laisser-aller et le désordre du manque individuel à l’échelle épidémique. Le libre arbitre existait. Les êtres humains étaient meilleurs que les rats de labo réagissant à des stimuli. Le monde était un lieu complètement foutu. Nous étions néanmoins tous responsables. »

James ELLROY, Ma Part d’Ombre, 1997, p. 402.

Pour lui qui avait perdu sa mère, son père, son frère, son grand-père, les amis et les ennemis de sa jeunesse, son maître bien-aimé Bernard Kornblum, sa ville natale, son histoire – sa maison –, l’habituelle accusation portée contre les comics books, selon laquelle ils n’offraient qu’une facile échappatoire à la réalité, semblait au contraire un puissant argument en leur faveur. Au cours de sa vie il s’était déjà échappé de cordes, de chaines, de caisses, de sacs et de cageots, de menottes et de fers, de pays et de régimes, des bras d’une femme qui l’aimait, d’accidents d’avions, d’une opiomanie et de tout un continent gelé bien décidé à provoquer sa mort. La fuite de la réalité était un noble défi, estimait-il, surtout juste après la guerre.

Michael Chabon, Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay, 2003, p. 566-567

« Ce qu’il y a de plus important, c’est le plus difficile à dire. Des choses dont on finit par avoir honte, parce que les mots ne leur rendent pas justice – les mots rapetissent des pensées qui semblaient sans limites, et elles ne sont qu’à hauteur d’homme quand on finit par les exprimer. Mais c’est plus encore n’est-ce pas ? Ce qu’il y a de plus important se trouve trop près du plus secret de notre cœur et indique ce trésor enfoui à nos ennemis, ceux qui aimeraient rien tant que le dérober. On peut en venir à révéler ce qui vous coûte le plus à dire et voir seulement les gens vous regarder d’un drôle d’air, sans comprendre ce que vous avez dit ou pourquoi vous y attachez tant d’importance que vous avez failli pleurer en le disant. C’est ce qu’il y a de pire, je trouve. Quand le secret reste prisonnier en soi non pas faute de pouvoir l’exprimer mais faute d’une oreille qui vous entende. »

Stephen King, 1986, p. 305

« Les photographies produisent un choc dans la mesure où elles montrent du jamais vu.
Malheureusement, la barre ne cesse d’être relevée, en partie à cause de la prolifération même de ces images de l’horreur. La première rencontre que l’on fait de l’inventaire photographique de l’horreur absolue est comme une révélation, le prototype moderne de la révélation : une épiphanie négative. Ce furent, pour moi, les photographies de Bergen- Belsen et de Dachau que je découvris par hasard chez un libraire de Santa Monica en juillet 1945. Rien de ce que j’ai vu depuis, en photo ou en vrai, ne m’a atteinte de façon aussi aigüe, profonde et instantanée. De fait, il ne me semble pas absurde de diviser ma vie en deux époques : celle qui a précédé et celle qui a suivi le jour où j’ai vu ces photographies (j’avais alors douze ans), bien qu’il me fallut encore plusieurs années avant de pouvoir comprendre complètement leur signification. A quoi bon les avoir vues ? Ce n’étaient que des photos : photos d’un événement dont j’avais à peine entendu parler et auquel je ne pouvais rien changer, d’une souffrance que je ne pouvais en rien soulager. Quand j’ai regardé ces photos, quelque chose s’est brisé. Une limite avait été atteinte, et qui n’était pas seulement celle de l’horreur ; je me sentis irrémédiablement endeuillée, blessée, mais une partie de mes sentiments commença à se raidir ; ce fut la fin de quelque chose ; ce fut le début de larmes que je n’ai pas fini de verser. »

Susan Sontag, Sur la Photographie, 1983, p. 33-34

« J’attache une grande importance à ce que nous supprimions dans sa totalité tout ce qui touche au Klan. Il serait difficile, sinon impossible, de faire comprendre au public la différence entre le Klan d’autrefois et celui d’aujourd’hui. […]. En outre il n’ y a rien dans l’histoire qui rende nécessaire la présence du Klan. La revanche contre la tentative d’attaque peut-être très facilement identique à ce qu’elle est sans que ses auteurs soient membres du Klan. Un groupe d’hommes peut aller rechercher les auteurs d’une tentative de viol sans porter de longs draps blancs et sans avoir besoin de faire partie d’une secte quelconque.
J’espère sincèrement que vous serez d’accord avec moi pour omettre ce qui pourrait apparaître comme une publicité involontaire pour ces sociétés intolérantes dans ces temps hantés par le fascisme… » (Extrait d’une lettre datée du 6 janvier 1937 du producteur d’Autant en emporte le vent, D. O. Selznick à Sydney Howard scénariste du film.)

David O. Selznick, Cinéma - Mémos, 1993, p. 123-124.

« Mais un autre motif me retenait d’offrir à Sa Majesté mes découvertes pour agrandir ses domaines : à dire vrai, j’avais conçu quelques scrupules sur la façon qu’ont les princes de pratiquer, à cette occasion, la justice distributive. Par exemple : un navire pirate est poussé par la tempête sans savoir où il va ; à la fin, un mousse grimpé sur le mât de vigie découvre une terre ; les hommes débarquent, attirés par le pillage. Ils voient un peuple inoffensif qui les reçoit avec bonté : ils donnent au pays un nouveau nom, en prenant officiellement possession, au nom du roi ; dressent sur le sol une planche pourrie ou une pierre en mémoire du fait ; assassinent deux ou trois douzaines d’indigènes, et en emmènent une paire comme échantillon ; puis ils retournent dans leur pays et obtiennent leur pardon. Voilà l’origine d’une nouvelle annexion, faite légitimement selon le « Droit divin ». A la première occasion, on envoie des navires ; les indigènes sont déportés ou exterminés, leurs princes torturés jusqu’à ce qu’ils révèlent où est caché leur or ; pleine licence est donnée à tous les actes de cruauté et de luxure ; la terre fume du sang de ses habitants, et cette odieuse troupe de bouchers, employée à une pieuse entreprise, c’est une expédition coloniale moderne, envoyée pour convertir et civiliser un peuple idolâtre et barbare. »

Jonathan SWIFT, Les Voyages de Gulliver, 1976, p. 389.

Qui est responsable ? Les hommes, la nature ? Le bien et le mal n’ont jamais existé dans le chaos de l’univers. Les étoiles font leur vie et s’en vont. Chacun de nous essaie de sortir un instant de la nuit, d’être aimé, d’éloigner la mort. Je ne suis ni pire ni meilleur que les autres, j’écris pour être aimé, pour comprendre ce chaos, notre folie, pour retenir ceux qui s’en vont.

René Frégni, La fiancée aux corbeaux, 2011, P. 64

Southern trees bear a strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black body swinging in the Southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees

Pastoral scene of the gallant South,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolia sweet and fresh,

Then the sudden smell of burning flesh !

Here is fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for the trees to drop,
Here is a strange and bitter crop.

Strange Fruit est une chanson notamment interprétée par Billie Holiday.

Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud,
Étrange fruit suspendu aux peupliers.

Scène pastorale du valeureux Sud,
Les yeux exorbités et la bouche tordue,
Parfum de magnolia doux et frais,
Puis l’odeur soudaine de chair brûlée !

C’est un fruit que les corbeaux cueillent,
Rassemblé par la pluie, aspiré par le vent,
Pourri par le soleil, lâché par les arbres,
C’est là une étrange et amère récolte.

Abel Meeropol, Strange fruit, 1937.

C’est chez Brecht qu’on trouve la description du mode de satire le plus proche de ce que Chaplin a tenté avec Le Dictateur, dans des remarques faisant suite à La Résistible ascension d’Arturo Ui : « Il faut écraser les criminels politiques, et les écraser sous le ridicule. Car ils ne sont surtout pas de grands criminels politiques, mais les auteurs de grands crimes politiques, ce qui est tout autre chose …Pas plus que l’échec de ses entreprises ne fait de Hitler un imbécile, leur étendue ne fait un grand homme » .

Jean Narboni,… Pourquoi les coiffeurs ? Notes actuelles sur Le Dictateur, 2010, P. 66

« Je vois une objection à tout effort pour améliorer la condition humaine : c’est que les hommes en sont peut-être indignes. Mais je l’écarte sans peine : tant que le rêve de Caligula restera irréalisable, et que le genre humain tout entier ne se réduira pas à une seul tête offerte au couteau, nous aurons à le tolérer, à le contenir, à l’utiliser pour nos fins ; notre intérêt bien entendu sera de le servir. Mon procédé se basait sur une série d’observations faites de longue date sur moi-même : toute explication lucide m’a toujours convaincu, toute politesse m’a conquis, tout bonheur m’a presque toujours rendu sage. Et je n’écoutais que d’une oreille les gens bien intentionnés qui disent que le bonheur énerve, que la liberté amollit, que l’humanité corrompt ceux sur lesquels elle s’exerce. Il se peut : mais, dans l’état habituel du monde, c’est refuser de nourrir convenablement un homme émacié de peur que dans quelques années il lui arrive de souffrir de pléthore. Quand on aura allégé le plus possible les servitudes inutiles, évité les malheurs non nécessaires, il restera toujours, pour tenir en haleine les vertus héroïques de l’homme, la longue série des maux véritables, la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l’amour non partagé, l’amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d’une vie moins vaste que nos projets et plus terne que nos songes : tous les malheurs causés par la divine nature des choses. »

Marguerite Yourcenar, Les Mémoires d’Hadrien, 1974, P. 127

Conseil pris auprès du toubib en chef de la base, mes diagnostics et traitements découleront de deux principes élémentaires. Primo, ne pas achever le malade – attention en particulier aux ventres durs et aux colonnes vertébrales. Secundo, trois remèdes et trois seulement suffisent pour répondre à tous les besoins urgents à bord. Aspirine 500 dans tous les cas de fièvre et de douleurs vives. Dagénan 606 à doses de cheval pour ce qui suppure ou résiste. Et morphine intramusculaire en désespoir de cause quand il faut calmer à tout prix le malade … et ses voisins. L’expérience aidant, j’apprendrai que le traitement des angoisses, peurs, insomnies, désespoirs, colères, cafards, coups de pompe, coliques et de la plupart des autres maladies demandent surtout beaucoup de patience pour écouter et de dialectique pour guérir.

Robert Lagane, Cinq ans dans le brouillard, 1940-1945, le journal d’un Midship, 2000, p. 40.

Les Onze ne sont pas de la peinture d’Histoire, c’est l’Histoire. Ce que Michelet a vu au bout du pavillon de Flore, c’est peut-être l’Histoire en personne, en onze personnes – dans l’effroi,
…car l’Histoire est une pure terreur. Et cette terreur nous attire comme un aimant. C’est que nous sommes des hommes, Monsieur ; et que les hommes du haut en bas, les lettrés et les gueux, aiment passionnément l’Histoire, c’est-à-dire les terreurs, les massacres ; ils accourent de très loin pour les contempler, terreurs et massacres, ils accourent sous le couvert de déplorer les massacres, de les réparer même, disent-ils, les bonnes créatures.

Pierre Michon, Les Onze, 2012, p. 132.

Je me sens brutalement vidé de tous mes sentiments, et cela m ‘a enlevé une bonne partie de mes qualités humaines. C’est comme si j’étais écorché vif de l’intérieur, d’une partie de moi qui m’est précieuse. Le monde est un lieu laid, absurde, brutal, cruel et œuvrant sans scrupule à la destruction des âmes humaines. Le Dieu du Vieux Testament règne sur un monde qui ne Le mérite pas, et avec le temps il devient de plus en plus violent, envieux et terrible. Nous ne sommes rien d’autre que ces pauvres animaux nus et à la langue fourchue, que Lear a vu en cette lande lugubre où il cherchait la mort, et où la mort le cherchait.

Oakley Hall, Warlock, 2010, p. 412.

C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
C’est un petit val qui mousse de rayons

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignât dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vers où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Octobre 1870

Arthur Rimbaud, Le Dormeur du Val, 1998, p. 132.

« Il n’y a aucune erreur là-dedans. Les autorités que nous représentons – encore ne les connais-je que par les grades inférieurs – ne sont pas celles qui recherchent les délits de la population, mais de celles qui, comme la loi le dit, sont « attirées », sont mises en jeu par le délit et doivent alors nous expédier, nous autres gardiens. Voilà la loi ou y aurait-il là une erreur ?
– Je ne connais pas cette loi dit K.
– Vous vous en mordrez les doigts, dit le gardien.
– Elle n’existe certainement que dans votre tête », répondit K.

Franz Kafka, Le Procès, 2010, p. 29-30

L’idée me vint finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n’est qu’une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n’est qu’une trêve entre deux jours.

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, 2010, p. 13

Hall s’approcha lentement du microscope. C’était bien le sien. Il avait une éraflure juste au-dessus du réglage fin. Et l’une des pinces du plateau était légèrement tordue. Il l’effleura du bout des doigts.
Il n’y avait pas cinq minutes que ce microscope avait essayé de le tuer. Et il savait pertinemment qu’il l’avait réduit en miettes.
« Tu as peut-être besoin d’un psychotest, non ? s’inquiéta Friendly. Tu m’as l’air post-traumatisé, sinon pire.
- Peut-être, marmonna Hall. »

Philip K. Dick, Colonie, 2000, p. 533

« La guerre… - dit-elle. - Ça me fait trembler de penser que vous avez été là-dedans, un homme parmi les autres, avec les dangers, les saisons, la pluie… Vous me parlerez de votre guerre, n’est ce pas, sans quoi trop de vous me resterait inconnu…
- Je n’aime pas en parler… tout lui est bon pour revenir… Il ne faut pas lui donner l’occasion de me poursuivre, à cette vieille maîtresse. Elle me fait horreur… Moi-même, parfois… Quand je regarde mes mains et que je pense à ce qu’elles ont pu faire…ces mains-là… »

Louis Aragon, Aurélien, 1996, p. 255-256.

Enfin, quand je fus complètement brisé, ils parurent satisfaits. Je me trouvai, je ne sais comment, en bas du banc, le dos couché sur le plancher sale où je me pelotonnai, hébété, mais vaguement à l’aise. Je m’étais tendu pour assimiler toute la souffrance jusqu’à ce que j’en meure, et, n’étant plus acteur mais spectateur, je ne songeais point à me soucier des trémoussements et criailleries de mon corps. Pourtant je savais ou imaginais ce qui se passait autour de moi.

T. E. Lawrence, Les sept piliers de la sagesse, 1992, P. 636-637

« Charlie se réveilla en sursaut, en étouffant un cri.
- Ça va ? demanda Frank
Charlie frémit, s’efforça de dissiper l’image. Il se cramponna de toutes ses forces aux accoudoirs du fauteuil.
- Un mauvais rêve, dit-il pour s’en sortir.
Il se redressa sur son siège et inspira profondément, à plusieurs reprises.
- J’ai juste fait un petit cauchemar. Ça va.
- Pourtant l’image s’attardait, comme un goût de poison. Un symbole très évident, bien sûr, grossier, comme parfois dans les rêves – le reflet d’une peur qu’il avait en lui, exprimée visuellement -, mais avec quelle violence, quelle horreur ! Il se sentait trahi par son propre esprit. Il n’arrivait pas à croire qu’il était capable d’imaginer une chose pareille. D’où venaient de telles monstruosités ? »

Kim Stanley Robinson, 60 Jours et après , 2008, p. 321

En vérité chacun de nous meurt. Le bison, quand il reconnaît ta flèche pointée sur lui, le daim enfant qui sent, secoué d’un frisson, l’approche du loup des prairies, eux aussi savent qu’ils doivent mourir. C’est bien ! Peut-être la terre, et le monde lui-même, doivent-ils se reposer, tout comme l’homme. Car notre vie sur eux les fatigue !

Jacques Serguine, Je suis de la nation du loup, 1985, p. 218

« Toute cette hygiène de ne rien espérer est peut-être un peu ridicule. Ne rien espérer de la vie, pour ne pas la risquer ; se considérer comme mort, pour ne pas mourir. Cela m’est apparu soudain comme une léthargie effrayante et très inquiétante ; je veux y mettre un terme. »

Adolfo Bioy Casarès, L’Invention de Morel, 1973, p. 44

De toutes ces années englouties à Ymeguen, il n’y eut qu’un événement dont je doive parler ici. J’étais là depuis une semaine quand je fus libéré de mes fers, un matin, et conduit à une petite cabane, à l’écart du chantier. Il y avait là une demi-douzaine de gardes-chiourme et, au milieu de la pièce, un robuste siège en bois muni d’étriers et de courroies. Un feu brûlait sur le sol et la fumée emplissait la pièce d’une odeur de viande brûlée. Le cœur me manqua quand je vis ce siège et ces flammes, et que je sentis cette odeur affreuse, car je devinais que c’était une chambre de torture où m’attendaient mes tortionnaires. Ils me forcèrent à m’asseoir, me ligotèrent, me fixèrent un étau autour de la tête. Puis l’un deux sortit du feu un fer rougi qu’il approcha de sa main pour en éprouver la chaleur.
J’avais rassemblé tout mon courage pour supporter de mon mieux la douleur, mais quand je vis ce fer, je poussai un soupir de soulagement ; ce n’était pas un instrument de torture, mais un fer à marquer.

John Meade Falkner, Moonfleet, 1988, p. 215-216.

La salle des exécutions. C’est d’une hideur indicible. Une simple pièce nue, assez spacieuse, à la porte blanche, et non pas verte, comme on me l’avait dit. La chaise : un fauteuil ordinaire en bois et fil unique qui pend au-dessus. Voilà donc l’instrument à souffler sur la vie. C’est trop simple. Ça n’est même pas dramatique. Tout juste froid et rationnel.
Quelqu’un me raconte comment on observe le condamné après qu’il a été ligoté sur la chaise. Bon Dieu, est-il possible d’organiser cela avec tant de méthode ? Et ils en ont tué jusqu’à sept en un jour ! Il faut que je sorte.
Deux hommes se promènent de long en large dans une courette nue. L’un d’eux est un petit homme qui marche d’un pas vif, la pipe à la bouche. A côté de lui, c’est un surveillant. Le gardien annonce brièvement : “ Le suivant pour le fauteuil”.
C’est terrible. Regardant droit devant soi, il venait dans notre direction et je vis sa figure. Tragique à vous glacer le sang ! Elle me hantera longtemps.

Charlie Chaplin visitant Sing-Sing in Mes voyages, Kra Editeurs, Paris 1928. pp. 228-229.

« Je voudrais voir, maintenant, ce que le citoyen Jeufroy me répondrait sur le Déluge ! » Ils le trouvèrent dans son petit jardin où il attendait les membres du conseil de fabrique1, qui devaient se réunir tout à l’heure, pour l’acquisition d’une chasuble.
- « Ces messieurs souhaitent … ? »
- « Un éclaircissement s’il vous plaît ! » Et Bouvard commença.
Que signifiaient dans la Genèse, « l’abîme qui se rompit » et « les cataractes du ciel » ? Car un abîme ne se rompt pas, et le ciel n’a point de cataractes !
L’abbé ferma les paupières, puis répondit qu’il fallait distinguer toujours entre le sens et la lettre. Des choses qui d’abord nous choquent deviennent légitimes en les approfondissant.
- « Très bien ! mais comment expliquer la pluie qui dépassait les plus hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues ! Y pensez-vous, deux lieues ! une épaisseur d’eau ayant deux lieues ! »
Et le maire, survenant, ajouta : - « Saprelotte, quel bain ! »
- « Convenez » dit Bouvard « que Moïse exagère diablement. »
- Le curé avait lu Bonaldi, et répliqua : « J’ignore ses motifs. C’était sans doute, pour imprimer un effroi salutaire aux peuples qu’il dirigeait ! »

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 2008, p. 145-146.

Quand la nuit cesse d’être romantique

Michaux : La nuit remue. Elle remue les images, elle remue la mémoire, elle met à mal la logique, elle bouscule la pensée en la libérant de son arrimage à la réalité que nous impose le jour et à laquelle tant bien que mal nous consentons à nous soumettre.
Pourtant, l’éloge romantique de la nuit nous est désormais interdit par le siècle que nous
venons de traverser, celui de Nacht und Nebel, « Nuit et Brouillard ». Cette nuit-là nie
l’humanité. Elle est criminelle, meurtrière, elle est le temps des assassins. Loin alors d’ouvrir les portes du rêve, elle pourrait bien les fermer à jamais et ne laisser place qu’à l’angoisse, despotique, disait Baudelaire.
Quand la nuit écrase le monde, comme les plus redoutables de nos cauchemars, ceux dont nous sortons tremblants dans un cri d’effroi, paraissent inconsistants, irréels, face aux ténèbres devenues réalité !

Jean Bertrand Pontalis, En marge des nuits, 2010, p. 40.

« Quel genre d’urgence », s’enquit Randolph, « ont-ils évoqué ? » Les aéronautes moscovites se plièrent en deux, en proie à une sinistre hilarité. « Dans la partie de la Russie où j’ai grandi », réussit enfin à dire le capitaine Padzhitnov, « tous les animaux, quelles que soient leur taille ou leur férocité, portaient des noms – ours, loups, tigres de Sibérie … Tous sauf un. Une seule créature que les autres animaux, y compris les humains, redoutaient, car si elle les attrapait elle les mangeait, sans nécessairement les tuer d’abord. Elle appréciait la souffrance. La souffrance était comme … du sel. Des épices. Cette créature, nous n’avions pas de nom pour elle. Nous n’en avons jamais eu. Est-ce que vous comprenez ? » « Seigneur », murmura Lindsay à son chef, « on posait juste une question. »

Thomas Pynchon, Contre-jour, 2008, p. 147.

Inutile de chercher à travers l’archive ce qui pourrait réconcilier les contraires, car l’événement historique tient aussi dans le jaillissement de singularités aussi contradictoires que subtiles et parfois intempestives. L’histoire n’est point le récit équilibré et la résultante de mouvements opposés, mais la prise en charge d’aspérités du réel repérées à travers des logiques dissemblables se heurtant les unes aux autres.

Arlette Farge, Le goût de l’archive, 1993, p. 105.

Tout petit, j’entendis un enfant dire à sa mère : « Lave-moi mais ne me mouille pas. »
Un homme allait tuer un chien et son fils le suppliait : « Tue-le, mais ne lui fait pas mal. » Il y a là quelque chose que je dois apprendre.

Un enfant jouait avec d’autres à se cacher. Il fermait les yeux et croyait ainsi ne pas être vu. Il y a là quelque chose que je dois éviter.

Ferdinando Camon, Apothéose, 2008, p. 72.

La perspective de devenir psychiatre m’enchantait, d’autant que je tenais déjà mon premier patient : moi. Je savais très bien que mes souvenirs de Shanghai occupé et les horreurs de la guerre européenne révélées lors du procès de Nuremberg entraient pour beaucoup dans mon envie d’étudier la médecine. Les cadavres des Chinois que j’avais contemplés enfant gisaient toujours dans leurs fossés, au fond de mon esprit, mystère hideux auquel je devais trouver une explication.

James Graham Ballard, La vie et rien d’autre, 2009, p. 150.

« L’œuvre de destruction entreprise par les bourreaux quelques années avant ma naissance se poursuivait ainsi, souterraine, déversant ses tombereaux de secrets, de silences, cultivant la honte, mutilant les patronymes, générant le mensonge. Défait, le persécuteur triomphait encore. »

Philippe Grimbert, Un Secret, 2006, p. 16.

On ne peut assister qu’à la fin de son propre monde. Celui que l’on ruine, on ne le voit pas. Mais que faut-il donc perdre pour vaincre ? Combien d’oubli faut-il ? Les Indiens comprirent aussitôt que ces hommes-là ne repartiraient plus. Ils étaient venus de très loin, de si loin qu’on n’avait jamais entendu parler ni d’eux ni de leur pays. Je ne verrai jamais un monde qui s’écroule, pense chacun de nous. Mais au fond, c’est notre grand désir : la pieuse et brutale fin des temps. Et voilà qu’un peuple l’a vue.

Eric Vuillard, Conquistadors, 2009, p. 257.

« - Qui vous a dénoncé ? demanda Winston.
C’est ma petite fille, répondit Parsons avec une sorte d’orgueil mélancolique. Elle écoutait par le trou de la serrure. Elle a entendu ce que je disais et, dès le lendemain, elle filait chez les gardes. Fort, pour une gamine de sept ans, pas ? Je ne lui en garde aucune rancune. En fait, je suis fier d’elle. Cela montre en tout cas que je l’ai élevée dans les bons principes. »

George Orwell, 1984, 1950, p. 282.

« Je devais m’étonner d’avantage. J’imaginais dès lors dans ses détails, la scène de l’église, en particulier l’arrachement d’un œil. M’avisant d’un rapport de la scène à ma vie réelle, je l’associai au récit d’une corrida célèbre, à laquelle effectivement j’assistai – la date et les noms exacts, Hemingway dans les livres y fait à plusieurs reprises allusion – je ne fis tout d’abord aucun rapprochement, mais racontant la mort de Granero, je restai finalement confondu. L’arrachement de l’œil n’était pas une invention libre mais la transposition sur un personnage inventé d’une blessure précise reçue sous mes yeux par un homme réel (au cours du seul accident mortel que j’aie vu). Ainsi les deux images les plus voyantes dont ma mémoire ait gardé la trace en sortaient sous une forme méconnaissable, dès l’instant ou j’avais recherché l’obscénité la plus grande. »

Georges Bataille, Histoire de l’œil, 1979, pp. 104-105.

Et il ne pouvait pas oublier le père Beron et sa phrase monotone : « Allez-vous avouer, enfin ? » qui parvenait jusqu’à lui, réitérée de façon aussi redoutable que la clarté de son sens, à travers l’incohérence délirante provoquée par l’insupportable souffrance. Il ne pouvait pas oublier.

Joseph Conrad, Nostromo, 1992, p. 362.